Après le dîner diner , les deux amis voulant laisser passer la grande chaleur, allerent allèrent goûter le frais dans la bibliothéque bibliothèque d'Euphorbe. Avouez, dit en y entrant Timagene Timagène , qu'il est bien gracieux de se trouver quelquefois débarrassé de ces compagnies, avec qui on ne peut s'entretenir que de frivolités, de modes & et de spectacles, ou tout au plus de nouvelles vraies ou fausses, & et qui n'intéressent que médiocrement des particuliers.
Ce plaisir, reprit Euphorbe, doit être [p.295] plus piquant pour vous que pour moi. J'y suis fait : je l'éprouve la plus grande partie de l'année ; tandis que vous êtes dans ce grand monde, où l'on court après une félicité, qui vient me chercher dans ma retraite. Je ne suis pas cependant un misantrope : je suis informé de tout ce qui se passe de notre temps, & et j'y prends part.
C'est-à-dire, poursuivit Timagene Timagène , que vous êtes en relation avec tous les âges. Vos amis vous transmettent les événemens événements présents ; & et les siécles siècles passés, vous les trouvez ici. Voilà une assez belle compagnie, pour un homme seul. Mais, dites-moi, laquelle de ces deux sociétés a pour vous plus de charmes ?
Le cœur, répondit Euphorbe, est plus satisfait dans le commerce de
l'amitié : mais l'esprit fait plus de fond sur les récits de ces
morts, dont la plupart, comme Tacite,
étoient
étaient
exempts de tout motif de haine
&
et
d'intérêt . Ce sont les deux plus cruels ennemis de la
vérité ;
&
et
la vérité est la qualité la plus essentielle de tout récit,
soit grave
&
et
sérieux,
[p.296]
soit badin
&
et
amusant ; si nous en exceptons ceux qui vivent de
fiction, pour m'exprimer comme Despréaux.11L'allusion vise le chant III de l'Art
poétique de Nicolas Boileau (voir bibliographie), v. 160-163 :
« D'un air plus grand encor la Poésie épique, / Dans le vaste
récit d'une longue action, / Se soutient par la fable et vit de
fiction. »
Dans ces derniers même, le vrai se déguise
sous le masque d'un mensonge ingénieux, qui ne peut induire personne
en erreur.
Entre les récits dont le ton est grave
&
et
sérieux, ajouta
Timagene
Timagène
, l'histoire est sans doute un de ceux à qui cette vérité est
plus essentielle.22Marmontel précise, dans l'article
« Histoire » des Éléments de
littérature de 1787 (voir bibliographie), p. 612 : « De tous les
attributs, le plus essentiel à l'histoire est
donc la vérité,
&
et
la vérité intéressante », pour constater que cet
idéal ne se trouve jamais réalisé.
Personne n'aime à être
dupe. Lorsqu'on lit un historien, on est,
&
et
on doit être persuadé qu'il ne veut point tromper : en
conséquence, on est disposé à le croire. N'est-il pas cruel alors de
se voir abusé par sa propre bonne foi ? C'est une lâcheté
d'attaquer un homme qui n'est point en garde. D'où je conclus, avec
notre ami Lucien, que le plus léger mensonge n'est pas mieux reçu dans
l'histoire, que la moindre
goute
goutte
d'eau dans la trachée-artère .
Le prince des orateurs latins, repartit Euphorbe, regarde cette
maxime, comme un de ces principes incontestables
[p.297]
avoués de tout l'univers. 33Cicéron, De
oratore II, XV, 62. Dans notre édition de référence, le texte
lit ainsi : « Nam quis nescit primam esse historiae legem,
ne quid falsi dicere audeat? Deinde ne quid veri non
audeat ?»
« Qui ne sait, dit-il, que
le premier devoir d'un historien est de ne rien dire de faux,
&
et
le second, d'oser dire la vérité quelle qu'elle puisse
être ? »44Les guillemets finaux
manquent dans l'original.
Malheureusement il arrive ici le
même inconvénient que dans la morale. Tout le monde convient de la
régle
règle
,
&
et
bien peu de gens la réduisent en pratique.
Que voulez-vous, répliqua
Timagene
Timagène
? un écrivain n'a pas tout le temps nécessaire ;
il n'est pas à portée de se procurer des mémoires fidèles55La graphie de l'original est ici plus moderne que dans
le reste du texte.
: un autre dépend de certaines
personnes en place : à titre de
reconnoissance
reconnaissance
, à titre d'intérêt, il doit ménager leur délicatesse ;
&
et
il ne peut le faire qu'en déguisant ou passant sous silence
certains faits qui
pourroient
pourraient
les blesser. Voulez-vous qu'un historien se perde sans
ressource ?
Non, reprit Euphorbe ; mais je veux qu'il se taise, s'il est
dans ces circonstances, plutôt que d'altérer la vérité. Je ne vois
point de loi qui le mette dans la nécessité d'écrire ;
&
et
s'il se détermine
[p.298]
à le faire, il ne doit
jamais oublier ce qu'à dit M. de Fenélon : « La
reconnoissance
reconnaissance
n'est pas ce qu'on cherche dans l'histoire ; c'est ce
qui la rend suspecte. »66La source de cette
citation n'a pas encore pu être identifiée, ni son exactitude
vérifiée.
Aurez-vous d'ailleurs la même indulgence pour ceux
que la malignité
où
ou
la flatterie porte à déchirer des particuliers, un prince,
une nation toute
entiere
entière
, même aux dépens de la vérité ?
Hic nigræ succus
loliginis, hæc est
Ærugo mera,
répondit Timagene Timagène . C'est une noirceur d'attacher à la calomnie le sceau de l'immortalité. Ainsi, puisque vous le voulez, nous condamnerons les premiers au silence, & et ceux-ci à un déshonneur éternel ; & et nous nous en tiendrons à la régle règle de Ciceron, qui oblige l'historien, non-seulement non seulement à ne rien dire de faux, mais encore à dire tout ce qui est vrai.
Avec votre permission, interrompit Euphorbe, vous faites dire à
l'orateur
[p.299]
un peu plus qu'il ne dit en effet. Il
veut qu'on ne craigne pas d'exposer la vérité ; mais il ne
prétend pas qu'on doive raconter tout ce qui est vrai. Il y a des
vérités inutiles :
&
et
si nous en croyons Velleius Paterculus, il
vaudroit
vaudrait
presque mieux omettre des faits nécessaires, que de nous
arrêter à ceux qui n'ont aucune espèce d'utilité
.
« Que m'importe (remarque agréablement Lucien), la
forme du bouclier que
portoit
portait
le général, les
ornemens
ornements
&
et
la richesse de son baudrier ?
A
À
quoi bon me décrire la caverne où il s'est réfugié,
couverte de lierre, de
mirte
myrte
&
et
de laurier ? Tout cela ne contribue point à me faire
connoître
connaître
l'action principale. » 77Lucien de Samosathe,
« Comment il faut écrire l’histoire ?».
Mais ce
défaut est léger en comparaison de la fausseté. Celui-ci88Il semble que le référent implicite soit ici 'le
défaut de la fausseté'.
a bien des sources différentes. Les
uns disent faux par ignorance, ou par un excès de crédulité : ils
ne s'en doutent pas. Les autres blessent la vérité de propos délibéré,
par haine, par flatterie, par esprit de parti.
Que d' écueuils écueils pour un historien, s'écria Timagene Timagène ! Pour éviter le seul reproche d'ignorance, ce n'est pas assez qu'il consulte [p.300] d'excellents mémoires. Il lui faut une étendue de connoissances connaissances , qui le rende presque universel. Sans parler de la chronologie & et de la géographie, qu'on nomme les deux ieux yeux de l'histoire, combien d' événemens événements exigent qu'il soit versé dans la physique ! Il détaille une négociation, un traité de paix. Peut-il ignorer les ressorts de la politique ? Dans le récit d'une guerre, il doit être au fait de la tactique, de la disposition & et de l'approvisionnement d'une armée, des campemens campements , de l'attaque & et de la défense des places ; enfin il faut qu'il connoisse connaisse les intérêts des puissances, qui jouent les plus gands rôles dans son histoire. Et quand il a acquis tout cela, il n'a encore que la premiere première partie de ses provisions.
Vons Vous avez bien raison, reprit Euphorbe : car s'il ne joint à ces sciences un jugement sain, & et une critique sage, il tombera dans une crédulité puérile ; à tout moment, il prendra le vraisemblable pour le vrai ; enfin, il admettra sans examen, tout ce que le hasard lui présentera. Je suis fâché que l'éloquent Tite Live Tite-Live nous rapporte si souvent des prodiges incroyables, & et dont, sans doute, il n' avoit avait pas toujours bien examiné la source & et la nature.
[p.301] Vous supposez, ce me semble, interrompit Timagene Timagène , que l'historien est obligé quelquefois de raconter des faits contraires à la vraisemblance. Comment, s'il vous plaît, pourra-t-on ajouter foi à son récit ?
Etoit
Etait
-ce une chose bien vraisemblable, repartit Euphorbe, que le
barbare Sylla mourut paisiblement au sein d'une patrie, qu'il
avoit
avait
cruellement déchirée ?99Lucius
Cornelius Sulla (138-78 av. J.-C.) était un homme d'État
romain.
Il y a trois cents ans,
auroit
aurait
-on pu prévoir, qu'un moine vindicatif
&
et
apostat
entraîneroit
entraînerait
à sa suite des souverains, des peuples, des royaumes
entiers,
&
et
mettroit
mettrait
en armes toute l'Europe ?
ce
Ce
sont là néanmoins des faits incontestables. La vérité n'est
donc pas toujours accompagnée de la vraisemblance. Mais, dans tout ce
qui s'écarte de la nature, de l'usage,
&
et
des
loix
lois
ordinaires, l'auteur doit être attentif à s'appuyer des
preuves les plus claires,1010La construction du verbe
s'appuyer (au sens figuratif) avec 'de' semble déjà être un
archaisme à l'époque où écrit Bérardier. Le Dictionnaire de l'Académie française la connaît dans la
première édition (1694), mais pas dans la quatrième (1762).
&
et
les moins équivoques. Ce n'est qu'à ce prix qu'il évitera le
soupçon d'être trop crédule.
J'
aurois
aurais
volontiers quelque indulgence pour cette
espece
espèce
de défaut, poursuivit
Timagene
Timagène
. Il a communément sa source dans un fonds de probité. Pour
n'être jamais dupe de l'imposture, il faut en avoir été le partisan ou
la victime. Mais
[p.302]
je ne puis pardonner à ceux qui
me trompent de gaité de cœur,
&
et
dont la plume est conduite par l'aversion ou l'intérêt. Ils
mériteroient
mériteraient
bien qu'on leur fît le même traitement que les Scythes
firent aux Grecs ,1111Il s'agit du Methodus ad facilem historiarum cognitionem
(Méthode pour étudier l’Histoire), publié
en 1566 par le jurisconsulte, philosophe et théoricien politique
français Jean Bodin (1529-1596). Voir la bibliographie.
dont ils
détruisirent tous les
monumens
monuments
, parce qu'ils n'y
célébroient
célébraient
que leurs exploits, aux dépens même de leurs ennemis.
Si votre avis
étoit
était
suivi, dit Euphorbe,
&
et
si l'on
réformoit
réformait
tous les historiens
,
qui1212La ponctuation a ici été modifiée,
dans le texte de lecture.
flattent leur patrie ou leurs
princes, il
resteroit
resterait
bien de la place dans nos bibliothèques. Pollion
reprochoit
reprochait
autrefois, à Tite-Live, la
Patavinité ; s'il n'
avoit
avait
pas été Romain, il lui
auroit
aurait
reproché, peut-être avec plus de justice, une partialité
décidée pour Rome. Ce penchant l'aveugle à un tel point, qu'il
paroît
paraît
approuver la ruse indigne dont la république usa contre les
Samnites, aux fourches Caudines. Il s'efforce d'abord de prouver que
les consuls n'
avoient
avaient
point fait de traité, mais une simple promesse ; sans
doute, pour en conclure, qu'ils
étoient
étaient
seuls responsables de cet engagement. Après avoir raconté
[p.303]
l'admirable expédient trouvé par l'un de ces
deux magistrats, de se faire livrer à l'ennemi, pour dégager le peuple
Romain de ses obligations,
&
et
le refus que fit le général Samnite de les recevoir, il
ajoute ; « Les consuls revinrent de Caudium
dans le camp, sans avoir éprouvé aucun mauvais traitement, ayant
ainsi pleinement satisfait à leurs propres
engagemens
engagements
,
&
et
peut-être à ceux de la république. » Ce mot peut-être, est un reste d'hommage que l'historien
semble rendre à la justice, malgré son inclination. Bien d'autres
après lui ont eu le même
foible
faible
,
&
et
sont plus condamnables encore en ce qu'ils ont osé déguiser
la vérité. Ainsi, Velléius Paterculus est le panégyriste de
Tibere
Tibère
,
&
et
même de l'odieux Séjan. Paul Jove n'épargne pas les
mensonges pour flatter les Médicis.
Eginard
Éginhard
&
et
Eusebe
Eusèbe
font sentir qu'ils
attendoient
attendaient
, ou qu'ils
avoient
avaient
reçu des bienfaits, l'un de Charlemagne, l'autre de
Constantin.
A
À
ce que je vois, répliqua
Timagene
Timagène
,
[p.304]
les historiens contemporains ne sont
pas toujours les plus fidèles.1313La graphie de
l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte.
J'
aimerois
aimerais
mieux m'en rapporter à ceux qui n'ont paru que quelques
années après les princes dont ils ont écrit l'histoire. Assez voisins
des
événemens
événements
qu'ils détaillent, pour en être parfaitement instruits, ils
n'ont pu se flatter que des éloges menteurs
seroient
seraient
bien payés.
Si l'on doit moins appréhender la flatterie de leur part, reprit
Euphorbe, peut-être aussi sont-ils plus exposés à écouter la haine
&
et
la vengeance. La distance des temps, plus encore que celle
des lieux, met à couvert du ressentiment d'un homme puissant, qu'on
diffame impunément. C'est ainsi que le Vassor se livre hardiment
&
et
avec complaisance à toute sa passion contre le cardinal de
Richelieu
&
et
contre Louis XIII lui-même, dans l'histoire qu'il a écrite
de ce prince plus de quarante ans après sa mort
&
et
celle de son ministre.1414Il s'agit de
Michel Le Vassor (1648-1718) et de son Histoire du
règne de Louis XIII, roi de France et de Navarre
L'historien véritablement digne de foi, est donc celui qui se trouve à
portée de vérifier les faits qu'il avance,
&
et
dont la vertu se sent assez de fermeté pour braver un
injuste courroux,
&
et
pour mépriser une faveur qui
seroit
serait
le prix d'une lâcheté criminelle. Tel qu'un magistrat
[p.305]
intègre, il condamnera le vice sous la pourpre,
&
et
rendra hommage à la vertu, même dans ses ennemis. Le seul
amour de la vérité l'élevera au-dessus des préjugés,
&
et
surtout de l'esprit de parti, qui nous représente les objets
tout autres qu'ils ne sont en eux-mêmes.
Il est vrai, continua Timagene Timagène ; presque toujours notre amour-propre rejette sur les autres les défauts qui ne sont qu'en nous. Nous ressemblons tous à ce vieillard qui, ne voulant point avouer l'affaiblissement de sa vue, se plaignoit plaignait que tous les appartements étoient étaient mal éclairés, & et prétendoit prétendait qu'on auroit aurait dû y ouvrir des fenêtres plus grandes : ou à cet autre, à qui son grand âge avoit avait rendu l'oreille un peu dure : je ne sais, disoit disait -il, pourquoi depuis quelque temps les gens ont pris la mauvaise habitude de parler si bas. Chaque écrivain voit les choses sous le rapport qui l'affecte le plus. Par exemple, vous connoissez connaissez le fameux trait de ce soldat qui fendit d'un coup de hache, en présence de Clovis, un vase que ce prince vouloit voulait séparer du butin, pour le rendre à l'église de Reims, qui le redemandoit redemandait . J'ai été bien surpris, je l'avoue, en [p.306] voyant quelques auteurs modernes prétendre prouver par ce fait, que le gouvernement françois français avoit avait alors quelque chose de républicain, ou du moins tenoit tenait beaucoup de l'aristocratie. J' avois avais cru y appercevoir apercevoir au contraire le pouvoir le plus absolu & et le plus indépendant dans le souverain. Car enfin, je crois qu'on peut raisonner ainsi : un prince qui, de l'aveu des seigneurs de sa cour, peut disposer du butin, par le droit de propriété ; qui est tellement le maître de ses sujets, qu'aucun n'est en droit de résister à sa puissance, est assurément un monarque absolu, s'il n'est pas quelque chose de plus. Voilà cependant ce que reconnoissent reconnaissent ouvertement dans Clovis les principaux officiers de son armée, s'il en faut croire la réponse qu'ils firent au Roi, selon [p.307] Grégoire de Tours, qui nous a transmis cet événement. La suite du récit confirme encore cette idée. Le prince outragé par la brutalité du soldat, fut assez maître de lui-même alors pour modérer son ressentiment, & et se contenta de prendre le vase & et de le remettre entre les mains du député de l'église de Reims. Il est évident qu'il use ici de son droit, malgré l'opposition de ce particulier, & et sans demander un nouveau consentement, parce qu'il n'en avoit avait jamais eu besoin. Quelque temps après, dans une revue générale, Clovis renverse à ses pieds, d'un coup de hache d'armes l'insolent qui lui avoit avait manqué, en lui disant, Souviens-toi du vase de Soissons : & et l'historien ajoute, par-là il se fit respecter & et craindre de ses sujets. Cette façon de se faire justice par ses mains, sans autre forme de procès, a bien quelque chose de barbare & et d'indécent dans un roi : mais elle n'en prouve pas moins que le soldat étoit était criminel de lèse-majesté dans l'occasion dont il s'agit, comme l'insinuent ces [p.308] mots, souviens-toi du vase de Soissons. Il n'est pas dit que cette punition imprévue ait produit aucune plainte, aucun murmure dans l'armée ; mais seulement qu'elle rendit ce prince plus redoutable. Quelle preuve donc pourroit pourrait -on appuyer sur l'emportement aveugle d'un sujet qui perd tout respect pour son souverain ? Grégoire de Tours remarque que toute l'assemblée fut étonnée de son audace. Stupefactis omnibus. Qui pouvoit pouvait donner lieu à cet étonnement, si le soldat ne faisoit faisait qu'exercer un droit légitime & et établi sur la constitution même de l'état ? Ainsi, lorsque Clovis demande qu'on mette à part le vase en question, c'est assurément une condescendance de sa part, qui ne peut former aucun titre pour ses sujets. La politique exigeoit exigeait qu'il ménageât des caracteres caractères farouches dont il avoit avait besoin pour achever ses conquêtes : en conséquence, il voulait bien avoir certains égards, & et se soumettre à quelques usages dont il pouvait s'affranchir ; mais aussitôt qu'on parut lui en faire une loi, aux dépens de son autorité, il sut la venger par un châtiment, qui n'avait rien de condamnable que dans la forme.
Je suis ravi, mon cher, répartit Euphorbe, [p.309] que vous deveniez dissertateur. Mais il me semble que vous avez mis en oubli une petite objection. Qui pouvoit pouvait porter un homme de néant, sans titres, sans naissance, à une semblable violence, si ce n'est qu'il se croyoit croyait autorisé par les loix lois ?
L'historien latin nous l'apprend encore, reprit Timagene Timagène . Dans les ames âmes basses, sans principes & et sans éducation, la passion ne respecte aucunes bornes. Tel étoit était l'homme dont il s'agit ici. Il est qualifié levis et invidus. C' étoit était une tête mal organisée. D'ailleurs il s' étoit était peut-être flatté que le sort le rendroit rendrait maître de ce vase précieux ; il le désiroit désirait violemment. Il devint furieux quand il vit son espérance évanouie. C'en fut assez pour lui faire commettre l'attentat qui nous surprend, & et dans lequel on a cru voir une liberté que Grégoire de Tours n'y a point vue lui-même.
La raison de cette différence est sensible, poursuivit Euphorbe. Les auteurs dont vous vous plaignez, n' avoient avaient pas les mêmes ieux yeux que le prélat historien. Celui-ci ne pensoit pensait qu'à écrire une histoire ; ceux-là vouloient voulaient faire servir l'histoire de preuve à un systême système en faveur duquel leur esprit étoit était déjà prévenu. [p.310 ] Dans cette disposition, ils ont cru appercevoir apercevoir partout l'objet qui leur plaisoit plaisait , & et n'ont donné qu'une attention très légere légère à ce qui pouvoit pouvait lui nuire. Aussi, voyez-vous qu'ils s'arrêtent avec complaisance sur la demande du roi, sur l'usage de partager le butin, sur l'audacieuse conduite du soldat, sans dire un mot de la réponse des seigneurs, de la vengeance éclatante du souverain, enfin, de la soumission & et de la tranquillité de ceux qui en furent les témoins. Tel est le malheureux effet du préjugé. On rapproche certaines circonstances ; on en omet d'autres ; on entremêle le tout de quelques réflexions. Par cet artifice, le même événement, sous la plume de deux écrivains différemment passionnés, semble changer de nature ; & et si la haine & et la malignité s'en mêlent, on réussit à décrier des souverains, des corps, des nations entières. Ainsi, la conduite de Marie Stuart, reine d' Ecosse Écosse , est aussi odieuse dans quelques Auteurs auteurs protestants, qu'elle est digne d'estime & et de vénération dans les écrits des catholiques. On en pourroit pourrait citer mille autres exemples ; mais je me contenterai de vous en rapporter un seul, dont j'ai la mémoire encore toute fraîche. En lisant, [p.311] ces jours-ci, les recherches de Pasquier, je rencontrai un fait concernant Yves de Chartres, que j'allai chercher aussitôt dans l' histoire ecclésiastique Histoire ecclésiastique de l'abbé Fleury. Vous aurez du plaisir à voir ces deux récits rapprochés. Lisons d'abord celui de l'avocat général de la chambre des comptes. « Lorsque Philippes I Philippe I de ce nom régnoit régnait en France, il se présenta une question entre Yves & et Geoffroi Geoffroy , tous deux prétendans prétendants devoir être évêques de Chartres. De vous dire par quels moyens, ce me sont lettres closes. Bien vous dirai-je que Yves s'étant présenté devant Richer, archevêque de Sens, il refusa de le consacrer, estimant qu'en ce faisant, il eût fait tort à Geoffroi Geoffroy . A À ce refus, la voie ordinaire étoit était d'avoir recours à un concile provincial. Mais Yves, pour abréger la matiere matière , voulut prendre un plus long chemin, qui fut celui de Rome, où, sans ouir Geoffroi Geoffroy , on consacra Yves en cet évêché..... Richer porta cela impatiemment. Au moyen de quoi le pape Urbain, s'en [p.312] excuse à lui par lettres. Ce nonobstant Richer assembla un concile provincial dans Estampes Étampes , où il fit condamner tout ce qui s' étoit était passé à Rome, comme préjudiciant aux droits du roi & et de sa couronne. Yves en écrit à Urbain, & et le prie vouloir soutenir sa querelle, se donnant tel jeu qu'il lui plaît dans sa lettre, pour favoriser sa cause : mais, quant à moi, il me suffit que l'histoire soit telle, comme je recueuille recueille de lui. Voire que pour couvrir son fait, il dit, en quelque lieu, que son élection avoit avait été ratifiée par le roi. Voilà comment il employa la grandeur extraordinaire de Rome, au préjudice de nos anciennes libertés. » Faites-moi le plaisir de me dire maintenant quelles idées vous a laissé ce récit ?
J'en conclus, répondit Timagene Timagène , que votre Yves de Chartres est un ambitieux, & et même un fourbe. Je plains ce malheureux Geoffroi Geoffroy , à qui tout le zèle de son métropolitain & et les suffrages d'un concile deviennent inutiles. Mais, ce que je ne conçois pas, c'est la conduite du pape. Il consacre Yves de Chartres, & et ensuite en fait des excuses à l'archevêque de Sens. Dans la premiere première démarche, [p.313] il me semble voir une injustice ; dans la seconde, une inconséquence mêlée de bassesse.
Il faut donc maintenant, reprit Euphorbe, vous éclaircir tout cela,
&
et
vous réconcilier avec Yves de Chartres : car il est bon
de vous faire observer, que ce prélat
étoit
était
un homme du premier mérite, zélé pour la discipline, ferme,
quand il le
falloit
fallait
, contre les abus de la cour de Rome,
&
et
à qui le
P.
Père
Pétau, dans son rationarium temporum,
donne le double éloge de la sainteté
&
et
de la science.1515Denis Pétau (Dionysius
Petavius, 1583- 1652), était bibliothécaire du roi et théologien
jésuite. Le Rationarium temporum est une
version abrégée de son Opus de doctrina
temporum de 1627.
Ainsi, lisons ce même événement dans
l'abbé
Fleuri
Fleury
. Il n'est pas suspect sur nos libertés,
&
et
sur les entreprises des papes. «
Geoffroi
Geoffroy
, évêque de Chartres, deux fois déposés par le légat Hugues
de Die,
&
et
deux fois rétabli par le pape Grégoire VII, fut encore
accusé devant le pape Urbain II, de simonie, de concubinage,
d'adultère, de parjure
&
et
de trahison. Le pape ayant soigneusement examiné la
vérité, obligea
Geoffroi
Geoffroy
à renoncer entre ses mains purement
&
et
simplement à l'épiscopat, dont il se reconnut
[p.314]
indigne. Alors le pape exhorta le clergé
&
et
le peuple de Chartres à faire une élection canonique,
&
et
à choisir Yves, prêtre
&
et
prévôt de
S.
Saint
Quentin de Beauvais, dont il
connaissoit
connaissait
le mérite depuis longtemps. Il écrivit à Richer,
archevêque de Sens, pour lui faire
connoitre
connaitre
la procédure faite contre
Geoffroi
Geoffroy
,
&
et
le prier de favoriser l'élection,
&
et
sacrer celui qui
seroit
serait
élu. Le clergé
&
et
le peuple de Chartres, suivant l'intention du pape,
élurent Yves,
&
et
le présentèrent au roi Philippe, de qui il reçut le bâton
pastoral en signe d'investiture. Ensuite ils, requirent l'archevêque
Richer de le sacrer : mais il le refusa, prétendant que la
déposition de
Geoffroi
Geoffroy
n'
était
était
pas légitime, et, qu'avant que d'aller au pape, on
avoit
avait
dû se pourvoir devant lui, comme métropolitain. Yves
écrivit au pape, se plaignant du fardeau dont il le
vouloit
voulait
charger,
&
et
déclarant qu'il n'
auroit
aurait
jamais consenti à son élection, si l'église de Chartres ne l'
avoit
avait
assuré que le pape le
vouloit
voulait
,
&
et
l'
avoit
avait
ainsi ordonné. Il alla donc à Rome avec les députés de
cette église ; qui s'y plaignirent du refus de l'archevêque de
Sens ;
&
et
le pape, pour
[p.315]
éviter le préjudice
qu'un plus grand retardement
pouvoit
pouvait
faire à l'église de Chartres, sacra Yves lui-même...
&
et
le renvoya avec deux lettres ; l'une au clergé
&
et
au peuple de Chartres ; l'autre à l'archevêque
Richer..... Dans la lettre à l'archevêque, il dit : Nous avons
sacré Yves, sans préjudice de l'obbéissance qu'il doit à votre
église,
&
et
nous vous prions d'étouffer tout ressentiment, de le
recevoir avec la bonté convenable,
&
et
lui, donner votre secours pour la conduite de son
diocèse. »
Plus bas, l'historien continue ainsi : « L'archevêque Richer tint un concile à Etampes Étampes , par le conseil de Geoffroi Geoffroy , évêque de Paris, homme de grand crédit. Il étoit était frère d'Eustache comte de Boulogne, & et oncle de Godefroi de Bouillon Godefroy de Bouillon , depuis si fameux..... L'évêque de Chartres, Geoffroi Geoffroy , étoit était aussi son neveu ; & et c'est ce qui excitoit excitait l'évêque de Paris à prendre cette affaire à cœur. Il assista donc au concile d' Etampes Étampes , avec les évêques de Meaux & et de Troies, de la même province, [p.316] & et qui agissoient agissaient par le même esprit. En ce concile, l'archevêque accusa Yves de Chartres de s'être fait ordonner à Rome, prétendant que c' étoit était au préjudice de l'autorité royale. Il vouloit voulait le déposer & et rétablir Geoffroi : mais Yves appella au pape, & et arrêta la procédure du concile. » Eh bien, plaignez-vous encore Geoffroi Geoffroy ? êtes-vous encore indisposé contre celui qu'on lui a donné pour successeur ?
Tout le ressentiment que j' avois avais contre lui, répliqua Timagene Timagène , se tourne contre le premier de vos deux historiens qui nous en impose. Car enfin, c'est en imposer, que de cacher les désordres & et les crimes d'un homme qu'il s'agit de déposer, afin de le faire paroître paraître innocent, ainsi que ceux qui le protégent protègent : & et l'écrivain n'en peut être quitte pour dire ; ce sont pour moi lettres closes. C'est un mensonge d'assurer que Geoffroi Geoffroy ne fût point entendu : c'en est un, de passer sous silence la circonstance du bâton pastoral donné par le roi, preuve du consentement de ce prince : enfin, c'est tromper ses lecteurs, que de leur laisser ignorer les dispositions & et les intérêts des prélats qui composoient composaient le concile d' Etampes Étampes ; puisque ces affections [p.317] particulieres particulières suffisoient suffisaient pour autoriser Yves de Chartres à récuser leur jugement.
C'est une autre espece espèce d'imposture ; poursuivit Euphorbe, de ne prêter à l'archevêque de Sens que des vues d'équité & et de justice, tandis qu'il n' écoutoit écoutait que son intérêt particulier & et les conseils de l'évêque de Paris, parent, & et partisan de Geoffroi Geoffroy . « Car », selon le P. Père d'Orléans , « il n'est pas plus permis de falsifier les pensées & et les motifs de ceux dont on écrit l'histoire, que leurs actions. »
Si ce principe est vrai, comme je n'en doute pas, interrompit Timagene Timagène , je crains fort pour la fameuse pensée de Lucain au sujet de César, qui versa des larmes en voyant la tête de Pompée.
Lachrymas non sponte
cadentes
Essudit, gemitusque expressit pectore
lato,
Non aliter manifesta putans abscondere
mentir
Gaudia, quam lachrymis : meritumque imma
ne tyranni
Destruit, et generi mavult lugere
revulfum,
Quam debere caput.
[p.318] Je ne sçais sais pourquoi le poëte poète veut que les larmes de César n'aient été qu'un artifice pour cacher sa joie, ou même, ce qui est plus infâme encore, pour se décharger du poids de la reconnoissance reconnaissance que cet affreux présent lui imposoit imposait . Pour attribuer à un si grand homme des sentiments si bas, il faut des preuves très fortes ; & et je n'en vois ici aucune. Les historiens même, tels que Plutarque, Valère-Maxime, ne s'accordent point avec lui là-dessus.
Lucain étoit était un partisan outré de la liberté républicaine, répartit Euphorbe, & et dès-lors un ennemi mortel de César, qui l' avait avoit détruite. Cette haine empoisonne chez lui toutes les actions du héros, même les plus naturelles & et les plus louables. Comme les défauts de ceux qu'on aime ont des charmes, aussi les vertus de ceux qu'on hait paroissent paraissent des vices. On peut bien appliquer ici ce que la Bruyere La Bruyère dit des ouvrages d'esprit en général . « L'on a cette incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti & et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la [p.319] vérité. Les faits y sont déguisés ; les raisons réciproques n'y sont point rapportées dans toute leur force, ni avec une entiere entière exactitude. » Ce n'est pas même assez, pour s'assurer de la vérité dans un historien, d'examiner quel intérêt personnel il pouvoit pouvait avoir : il faut encore rechercher quel étoit était l'esprit dominant du temps ou il écrivoit écrivait . Un auteur s'accommode au goût de son siécle siècle . Dans des jours de révolte ou d'anarchie, toutes les plumes célebrent célèbrent l'indépendance : sous un gouvernement ferme & et jaloux de son autorité, on a peine à se défendre de la flaterie flatterie : et, dans cette espece espèce d'épidémie, les meilleurs écrivains se copient presque toujours les uns les autres. Bien plus, un certain penchant, une certaine trempe de génie suffisent pour écarter un Auteur auteur de la route du vrai. Tacite est impartial & et profond ; mais, comme le remarque fort bien le P. Père Bouhours, il rafine raffine souvent & et raisonne beaucoup. Son goût décidé pour la politique lui fait appercevoir apercevoir partout des intrigues cachées, des vues secretes secrètes ; & et malheureusement il voit presque toujours les objets du côté le plus odieux. Il est incapable de rien changer dans les faits ; mais il les présente [p.320] quelquefois sous un jour desavantageux. Je crois, pour moi, qu'un historien doit exposer & et raconter, mais non pas deviner.
Vous me
paroissez
paraissez
un peu difficile, dit alors
Timagene
Timagène
: cependant, en prenant acte de vos derniers mots, je
crois avoir trouvé des historiens dignes de votre suffrage. César, par
exemple, n'a-t-il pas droit à toute votre estime ?
son
Son
élégante simplicité semble être le garant de sa droiture
&
et
de son impartialité. Il ne va point chercher dans le cœur de
ceux qu'il fait agir, des motifs singuliers
&
et
souvent imaginaires. Il raconte ses propres exploits, sans
chercher à les faire valoir, ni à diminuer la gloire des ennemis qu'il
a vaincus, même dans une guerre civile, où les haines personnelles
seroient
seraient
permises, si elles
pouvoient
pouvaient
jamais être légitimes. Je peux bien placer à côté de lui le
seigneur d'Argenton.1616C'est-à-dire, Philippe de
Commynes.
L'aimable naïveté de son
stile
style
n'est point un masque qui serve à cacher la flatterie ou
l'animosité ; c'est l'expression d'une belle
ame
âme
, ennemie du déguisement. Comblé des bienfaits de Louis XI,
il n'en est pas plus indulgent pour ses vices
&
et
ses
foiblesses
faiblesses
. Maltraité par Charles VIII, le ressentiment ne le rend
[p.321]
point injuste. Il détaille les bonnes qualités de ce
prince,
&
et
tâche d'excuser ses fautes. Cette conduite de
Philippes de Commines
Philippe de Commynes
me fournit une réflexion. J'en conclus qu'un historien peut
se déclarer pour ou contre les personnages qui
paroissent
paraissent
sur la scène,1717La graphie de l'original
est ici plus moderne que dans d'autres endroits du texte.
selon qu'il le juge à propos.
Dites mieux, interrompit Euphorbe : il le doit. L'histoire n'est point une simple gazette ; elle n'est pas même une compilation de faits rangés par ordre de dates, telles que sont les chroniques & et les annales. Son but principal est de nous instruire. Pourra-t-elle jamais y parvenir, si on lui interdit tout jugement sur les actions qu'elle présente à ses lecteurs ? Il en est de la lecture de l'histoire, comme des voyages ; on peut y perdre ou y gagner beaucoup. Celui qui parcourt l'univers, s'il n'est accompagné d'un guide sage, dont les conseils & et les lumieres lumières puissent l'éclairer, remporte souvent chez lui les vices de tous les peuples qu'il a vus. Le même inconvénient est à craindre dans la connoissance connaissance des temps. Il est bien peu de gens qui soient en état, par eux-mêmes, de tirer les véritables conclusions des faits qu'ils lisent. Il faut donc que l'écrivain supplée à cette [p.322] incapacité, pour donner à son ouvrage l'utilité qui lui convient.
Je sçais sais , continua Timagene Timagène , que Lucien regarde l'utilité, comme la propriété la plus essentielle à l'histoire ; mais il me semble qu'il ne la fait naître que de la vérité. Il déclame même avec force contre les louanges que les historiens donnent à ceux dont ils détaillent les actions.
Quels éloges condamne Lucien, répartit Euphorbe ? ceux qui sont outrés, fabuleux, déplacés. Mais il n'a jamais entendu proscrire les louanges données à propos des hommes de mérite. Dans l'endroit même que vous citez, il prévient votre objection par ces mots : « Je ne prétends pas dire par-là, qu'il ne faut jamais louer dans l'histoire ; mais seulement qu'il faut le faire dans des circonstances convenables, & et se prescrire des bornes sur cet objet . » C'est dans ce même sens, que l'auteur des [p.323] caracteres de ce siécle Caractères de ce siècle , a dit « Amas d'épithetes, mauvaises louanges : ce sont les faits qui louent, & et la maniere manière de les raconter. » En observant ces régles règles , l'écrivain s'acquitte du double devoir qui lui est imposé. Le premier est de nous instruire de ce qui s'est passé avant nous ; connoissance connaissance plus capable que toute autre de former notre esprit. En effet, si nous avions vécu depuis la naissance du monde, nous aurions aujourd'hui une expérience consommée. Mais notre vie est renfermée dans un cercle étroit, qui nous laisse à peine la liberté de tirer quelques conséquences des révolutions qui frappent rapidement nos ieux yeux . L'histoire supplée à cette briéveté brièveté de nos jours : elle nous fait vivre dans tous les siécles siècles passés : elle nous rend contemporains avec tous les hommes. Dans ses fastes, le général d'armée apprend, que s'est s'assurer la victoire, que d'éviter à propos le combat, & et qu'une indulgence déplacée est souvent une véritable cruauté ; l'officier voit les fruits de la subordination ; tous les états enfin, lisent leurs obligations dans les actions [p.324] d'autrui. Le second devoir imposé à l'historien consiste à rendre la vertu aimable, & et le vice odieux. Quelle espece espèce d'ouvrage est plus propre à produire cet effet, que le récit historique ? « Les bons exemples », dit Pline le jeune , « ont cet avantage, qu'ils montrent tout à la fois, que la vertu est possible, & et qu'elle est approuvée. » Où se rencontre l'empreinte de cette approbation, si ce n'est dans les jugements que porte des faits, celui qui les raconte, & et dans le soin qu'il prend de remarquer les biens ou les maux qu'ils ont occasionnés ? Dans le récit de quelque fait équivoque, de quelque événement plus conforme à la politique & et à l'usage qu'à la raison ou à la religion, la réflexion, le bon mot d'un homme sage, rapportés à propos, suffiront pour fixer le jugement qu'on doit porter de cette action, & et resteront gravés dans l'esprit du lecteur, où ils ne peuvent manquer d'établir en même temps les principes les plus avantageux.
Voilà des fonctions bien nobles & et bien importantes, répliqua Timagene Timagène . [p.325] Vous faites de l'historien un docteur, chargé d'apprendre aux hommes ce qu'ils doivent sçavoir savoir : un juge préposé pour distribuer à la vertu sa récompense, & et au vice son châtiment. En effet, je conviens avec vous, que les éloges donnés aux belles actions sont un puissant motif pour les imiter, & et que les méchans méchants ne peuvent voir, sans un chagrin cuisant & et un dépit secret, le juste tribut de louanges qu'on accorde à ces ames âmes droites, qu'ils affectent de rendre ridicules & et méprisables. Je crois même que le spectacle affreux des désordres & et des malheurs qu'entraîne ordinairement après soi la corruption des mœurs, est un bon préservatif contre les attraits du vice. On rapproche naturellement les événemens événements passés de ceux dont on est témoin ; & et , dans ce parallèle, on craint que les mêmes causes n'aient enfin d'aussi funestes effets. En lisant dans Tite-Live l'histoire de Lucrece Lucrèce , il me semble y retrouver toujours l'imprudence & et l'étourderie de nos jeunes seigneurs, la mollesse & et l'oisiveté de la plupart de nos dames. « Dans une partie de débauche, [p.326] dit-il, où les princes du sang royal soupoient soupaient chez Sextus-Tarquinius, avec Collatinus, la conversation tomba, par hasard, sur les femmes. Chacun dit des merveilles de la sienne. La dispute commençoit commençait à s'animer, lorsque Collatinus prit la parole : Laissons-là, dit il, tous ces propos : il ne faut que quelques heures pour vous démontrer combien Lucrece Lucrèce , mon épouse, l'emporte sur toutes les vôtres. Nous sommes jeunes & et vigoureux : montons à cheval, & et allons nous assurer par nous-mêmes de la conduite de nos dames. Dans cette arrivée subite & et imprévue d'un époux, le premier objet qui frappera nos ieux yeux , sera la preuve complette complète de ce que nous cherchons. » C' étoit était au camp devant Ardée, à seize mille milles de Rome, que [p.327] cette scène se passoit passait . Voyons quelle en fut l'issue. « Cette jeunesse, continue Tite-Live, étoit était échauffée par le vin. On accepte le défi ; on vole à toute bride à Rome. Ils y arriverent arrivèrent au commencement de la nuit. De-là De là ils allerent allèrent à Collatie, où résidoit résidait Lucrece Lucrèce . Ils ne la trouverent trouvèrent pas, comme les autres princesses, livrée à ses plaisirs, dans des cercles brillans brillants , au milieu des festins où régnoit régnait le luxe & et la somptuosité , . Quoique la nuit fût bien avancée, elle étoit était encore assise au milieu de ses femmes qui veilloient veillaient avec elle, & et s' occupoit occupait d'ouvrages propres à son sexe. » Dans les dames de Rome, peut-on méconnoître méconnaître la vie voluptueuse & et oisive de bien des femmes de nos jours ? Dans Lucrece Lucrèce , au contraire, je vois une innocence de mœurs, exempte même du soupçon de vanité ; & et c'est ce qui en [p.328] fait le plus grand mérite. Car la meilleure maniere manière de juger si une action est vraiment vertueuse, c'est d'examiner si celui qui l'a faite, a cru qu'elle seroit serait ignorée.
Sans doute, poursuivit Euphorbe, les vices
&
et
les vertus des autres sont un miroir fidèle,1818La graphie de l'original est ici plus moderne que dans
le reste du texte.
où nous retrouvons les nôtres. Mais
l'affreuse catastrophe qui termina cette
espece
espèce
de comédie, nous donne bien d'autres instructions.
Collatinus ne
prévoyoit
prévoyait
assurément pas, que sa plaisanterie dût coûter l'honneur
&
et
la vie à son épouse,
&
et
que la brutalité de Sextus
renverseroit
renverserait
le trône des Tarquins,
&
et
changeroit
changerait
le gouvernement. Cette révolution nous en rappelle plusieurs
autres, sorties de la même source. Le Roi Roderic ravit l'honneur à la
fille de Julien : le
pere
père
, pour s'en venger, appelle les Maures en Espagne. Le Roi est
défait
&
et
tué dans le combat,
&
et
l'empire des Visigoths est détruit. Henri VIII est épris
d'Anne de Boulen : il veut faire dissoudre son premier
mariage : les obstacles qu'il y trouve, le rendent furieux :
il se sépare de l'église Romaine ;
&
et
l'Angleterre commence par le schisme, pour finir bientôt
après par l'hérésie. Ce
sont-là
sont là
les chef-d'œuvres d'une
[p.329]
passion dont on
plaisante, qu'on flatte,
&
et
qui devient l'assaisonnement de tous les plaisirs. On ne
peut nier assurément que des faits de cette nature, surtout s'ils sont
aidés de quelques réflexions courtes
&
et
sensées, ne forment un excellent traité de morale.
Laissons donc à l'historien, reprit Timagene Timagène , le droit de censurer les crimes & et de louer la vertu ; pourvu qu'il ne s'écarte jamais de la vérité ; pourvu qu'il rende hommage à ce qui est louable, même dans les ennemis de sa patrie & et de sa religion, & et qu'il ne cherche point à excuser les attentats de ceux qui lui appartiennent par quelque endroit. Ce sont-là sont là des écueuils écueils où l'on ne vient échouer que trop souvent, & et qui ont fait désirer à des gens d'esprit, qu'un historien fût sans religion, sans patrie, sans parens parents , sans amis.
Gardons-nous d'un pareil remede remède , répartit Euphorbe : il est pire que le mal. Dites-moi, dans un procès où il s' agiroit agirait de votre fortune & et de votre vie, choisiriez-vous des juges pareils à l'historien dont vous venez de parler ?
Non, répondit
Timagene
Timagène
: je ne
serois
serais
pas même curieux, que mon sort fût remis entre les mains
d'un Aréopage
[p.330]
instruit à l'école de nos prétendus
philosophes.1919« L'aréopage est le nom d'un
tribunal à Athènes , placé dans un lieu consacré à Mars, et célèbre
dans l'antiquité par sa réputation de sagesse. Dans le style figuré,
on dit d'une Compagnie respectable, C'est un Aréopage; et dans ce
sens il s'emploie pour désigner en général une assemblée de Juges,
de Magistrats, d'Hommes d'État. » (Dictionnaire de l'Académie française, 4e. éd. de
1762).![]()
Je le crois, poursuivit Euphorbe. Que n' auroit aurait -on pas à craindre de gens sans principes, qui ignoreroient ignoreraient ou méconnaîtroient méconnaîtraient les liens réciproques établis par la nature entre les peres pères & et les enfans enfants , entre les princes & et les sujets ; qui renverseroient renverseraient les fondements des devoirs & et de la reconnoissance reconnaissance ? Vous avez remarqué vous-même, il n'y a qu'un moment, que l'historien étoit était un juge. Pourquoi donc en ferions-nous un une espece espèce de monstre, incapable de décider entre les vices & et la vertu, puisqu'il ne connoîtroit connaîtrait point les véritables sources de l'un & et de l'autre? Un écrivain, sans religion, traitera de fanatisme & et d'entêtement ce zèle pour les intérêts de Dieu, qui a distingué tant de grands hommes, aussi utiles à l'église qu'à l'état. A À ses ieux yeux , le crime cessera d'être crime, s'il est couronné du succès. Il effacera du temple de mémoire les noms des Constantins, des Charlemagnes, des Louis, pour y graver ceux des Alexandres, des Césars & et des Cromvels Cromwells . L'expérience nous montre que les gens de cette trempe ne sont rien moins qu' indifférens indifférents , par rapport aux partisans d'un [p.331] culte qu'ils abhorrent ; qu'ils ne leur épargnent pas les invectives ; en un mot, qu'ils s'embarassent peu qu'on les croie, pourvu qu'on les lise. Dans tous les faits qui porteront quelque empreinte du prodige, l' Auteur auteur sans religion ne verra qu'une aveugle crédulité : fussent-ils attestés par des témoins éclairés, vertueux, sans intérêts, il les rejettera, il les rendra suspects, ou, du moins, il les accompagnera de quelque réflexion maligne. Partout il mettra en parallèle la simplicité supposée, ou plutôt la stupidité des premiers âges, avec les lumieres lumières d'un siécle siècle éclairé par une prétendue philosophie. En un mot, tout attachement pour un culte particulier, sera dans son esprit superstition ; tout zèle, sera fanatisme. Si l'historien est sans patrie, placera-t-il l'héroïque soumission d'un Camille, au-dessus de la vengeance aveugle d'un Coriolan ? Mettra-t-il dans tout son jour la grandeur d' ame âme de ces citoyens qui se disputent l'honneur d'être livrés à un vainqueur irrité, & et de s'immoler à leur fidélité & et à leur dévouement pour leur prince ? Ces sentimens sentiments ne sont point dans son cœur ; il ne pourra les faire passer dans le mien. Ce que nous appelions zèle du [p.332] bien public, il le nommera esclavage & et préjugé. Qui n'eut jamais de parens parents ni d'amis, peut-il éprouver & et communiquer aux autres cette douce émotion, qui nous fait partager les allarmes alarmes d'une épouse, d'un fils, d'un ami, dans les dangers de ceux à qui leur cœur est attaché ; cette horreur qu'inspirent l'ingratitude, la trahison & et les scènes tragiques que donne si souvent l'ambition, lorsqu elle brise les nœuds les plus sacrés ? A À la place de ces sentimens sentiments , nous ne rencontrerons qu'une affreuse indifférence également funeste à la vertu & et à la société. Il faut donc que l'historien ait de la religion, pour nous faire distinguer le fanatisme & et la superstition, du zèle éclairé & et légitime ; il faut qu'il ait une patrie, pour connoître connaître les devoirs qu'elle nous impose & et le prix du patriotisme ; il faut qu il ait des parens parents & et des amis, pour assigner à chaque action le degré de mérite ou de scélératesse qui lui convient.
J'entends parfaitement tout cela, répliqua Timagene Timagène ; mais avouez qu'il est bien difficile à un auteur de ne pas déguiser certains faits qui semblent nuire à une religion qu'il chérit ; de ne pas les présenter sous un aspect désavantageux, [p.334] ou du moins de ne pas les accompagner de quelques réflexions propres à décréditer les ennemis du culte qu'il professe ; de détailler certains événemens événements honteux pour sa nation de raconter des crimes déshonorans déshonorants pour ceux à qui il est uni par les liens du sang, ou par ceux des bienfaits. La reconnoissance reconnaissance est la réaction d'un cœur noble & et vertueux. Ainsi, plus il aura de mérite, plus il sera exposé à se laisser aveugler. De-là De là , sans doute, il est si peu d'historiens qui ne laissent entrevoir quelque inclination particuliere particulière .
Quand les
inconvéniens
inconvénients
dont vous parlez, répartit Euphorbe,
seroient
seraient
absolument inévitables,2020C'est-à-dire,
même si les inconvénients étaient inévitables.
ils
seroient
seraient
moins à craindre que les premiers ; car du moins ils
seroient
seraient
plus rares. Mais pourquoi les regarder comme
nécessaires ? Doit-on condamner dans un
Auteur
auteur
certains
penchans
penchants
légitimes
&
et
raisonnables, lorsqu'ils ne portent aucun préjudice au
devoir qu'il a dû s'imposer ? Cette condition est rare, mais non
pas impossible. Si, demander un historien sans religion, sans patrie,
sans
parens
parents
, sans amis, ne veut dire autre chose, sinon, qu'aucune
considération quelle qu'elle puisse être, ne doit l'engager à trahir
la vérité essentielle à l'histoire, nous sommes d'accord. Mais
assurément votre proposition énonce quelque chose de plus ; et,
par son excès elle tombe dans un inconvénient plus grand encore,
peut-être, que celui qu'elle
vouloit
voulait
éviter. Au reste, vous avez une bien mauvaise opinion des
hommes, si vous croyez qu'il soit si difficile de trouver un écrivain,
que sa droiture
&
et
sa fermeté rendent inflexible aux sollicitations de
l'amour-propre, de l'intérêt, de l'amitité
&
et
des passions. Outre César
&
et
Philippes de Commines
Philippe de Commynes
, que vous avez vous-même appellés en témoignage, Salluste
lui seul
pourroit
pourrait
servir de modèle2121La graphie de l'original
est ici plus moderne que dans le reste du texte.
en ce genre.
Une malheureuse conformité de mœurs avec Catilina,
devoit
devait
lui rendre cher ce scélérat fameux ; il
étoit
était
d'ailleurs ennemi particulier de Cicéron. Cependant, il fait
le portrait le plus hideux du premier ; il le peint tel qu'il
était,
&
et
nous donne de l'horreur pour ses vices, par les couleurs
fortes
&
et
vraies dont il les charge : d'un autre côté, il rend
hommage aux vertus
&
et
à l'habileté du consul ; il loue sa conduite,
&
et
ne dissimule point la grandeur du service qu'il rendit à sa
patrie.
C'est-là
C'est là
ce qui s'appelle être
[p.335]
intégre
intègre
, même à ses propres dépens.
C'est en effet, continua Timagene Timagène , un phénomène assez singulier, que de trouver dans un même homme des mœurs & et des écrits si peu d'accord. Dans ses ouvrages, tout respire l'honnêteté, la décence, la probité la plus exacte. Les discours, surtout, qu'il met dans la bouche de ses différens différents personnages, sont remplis d'une morale si belle & et si parfaite, qu'on seroit serait tenté de le placer à côté des Catons & et des Séneques Sénèques . Mais, à propos de ces discours, je ne sçais sais pourquoi nos historiens modernes ne suivent plus l'exemple des anciens. Ceux-ci étoient étaient dans l'usage de prêter aux généraux, aux princes, aux hommes fameux, des harangues proportionnées aux conjonctures où ils se trouvoient trouvaient . Elles étoient étaient composées avec beaucoup d'art, & et on en lit de parfaitement belles dans Quinte-Curce, dans Salluste, dans Tite-Live & et dans Tacite. Aujourd'hui, on copie mot pour mot ce qu'on rencontre dans ses mémoires, & et on se fait un scrupule d'y rien ajouter. Cependant, ces morceaux d'éloquence ont d'abord l'avantage de charmer le lecteur, & et de répandre de la diversité & et des graces grâces dans une narration trop continue ; ensuite ils [p.336] sont propres à rendre l'histoire plus utile encore, par les excellentes maximes dont ils sont remplis. Pour moi, je les ai toujours lus avec le plus grand plaisir.
Ce sont des
pieces
pièces
admirables, pour la plupart, reprit Euphorbe ; mais,
par malheur, elles ne peuvent trouver place dans l'histoire, quelles
ne la rendent suspecte,
&
et
ne lui donnent un air de fiction, qui ne lui convient
point : car enfin, on s'
apperçoit
aperçoit
aisément, que ces harangues sont
dûes
dues
tout
entieres
entières
à l'imagination de l'auteur. Quoi qu'en dise M. Rollin, on
ne se persuadera jamais, que des généraux se soient avisés de
haranguer en plein air
&
et
au moment de livrer le combat, une armée de vingt ou trente
mille hommes,
&
et
souvent plus nombreuse. Quels poumons
auroient
auraient
pu porter la voix à une distance aussi énorme ? Les
raisons qu'apporte notre éloquent rhéteur , ne sont pas tout-à-fait
satisfaisantes. Dans les premiers temps de la république, les armées
ne
paroissent
paraissent
pas aussi petites qu'il le dit.
A
À
la journée de l'Allia , les Romains
[p.337]
envoyèrent contre les Gaulois quarante mille hommes de pied.2222Bérardier fait sans doute allusion à l'Roman history (1695) de l'historien anglais
Laurence Echard (1670-1730), paru en français en 1699.
L'an
410 de Rome, Cornélius-Cossus défit les Samnites, qui
laisserent
laissèrent
trente mille hommes sur le champ de bataille. Il en
falloit
fallait
bien du moins autant du côté des Romains, pour passer
ceux-là au fil de l'épée. Mais quand on
supposeroit
supposerait
que les armées ne
passoient
passaient
pas vingt mille hommes, nous n'en serions pas beaucoup plus
avancés. Nos orateurs, quelque forte, quelque
distincte que soit
leurs
leur
voix, ont peine à se faire entendre par deux mille
personnes, dans un lieu couvert : que
seroit
serait
-ce s'ils
parloient
parlaient
en rase campagne,
&
et
que le nombre de leurs auditeurs fût dix fois plus
grand ? Apporter pour exemple les discours que les magistrats
faisoient
faisaient
au peuple dans la tribune aux harangues, c'est,
premierement
premièrement
, présenter une difficulté pour en résoudre une autre. Les
sçavans
savants
sont encore assez embarrassés à expliquer le mécanisme de
cet usage. Mais, d'ailleurs, entre l'un
&
et
l'autre il y a des différences toutes à l'avantage du
dernier. La place publique
étoit
était
enfermée de
bâtimens
bâtiments
,
[p.338]
qui
repercutoient
repercutaient
les sons de la voix ; sa forme
étoit
était
probablement circulaire ou elliptique ; les auditeurs y
étoient
étaient
placés en amphithéâtre. Ces dispositions favorables à
l'orateur, le
mettoient
mettaient
en état d'être entendu du plus grand nombre de ceux qui
étoient
étaient
présents,
&
et
qui ne
formoient
formaient
peut-être pas la dixième partie du peuple de Rome. Ce nombre
suffisait pour instruire les autres de ce qui
avoit
avait
été dit ; parce que chacun
avoit
avait
le temps
&
et
la facilité de le répandre dans son voisinage
&
et
dans son quartier. Toutes ces ressources manquent à un
général, qui doit parler à une armée. Elle occupe un
terrein
terrain
immense ; et, sur le point de donner bataille, personne
n'a le loisir ni la liberté d'aller partager avec les autres les
sentimens
sentiments
qu'il a reçus. Ajoutons à cela, que ces discours faits pour
animer
&
et
échauffer des guerriers, ne doivent leurs succès qu'à une
éloquence vive, des traits mâles
&
et
pleins de feu, qui
perdroient
perdraient
toute leur force en passant par la bouche des simples
soldats. La colonne Trajane prouve que l'empereur
assembloit
assemblait
quelquefois son armée pour lui faire savoir ses volontés.
Alors les principaux officiers se
rangeoient
rangeaient
autour
[p.339]
de lui ;
recevoient
recevaient
ses ordres,
&
et
alloient
allaient
les faire exécuter à ceux qui n'
avoient
avaient
rien entendu. Mais ce monument n'établit point que Trajan
ait fait à pure perte une harangue étudiée à ses soldats, dont les
trois quarts ne
pouvoient
pouvaient
en profiter, quand il
auroit
aurait
employé le secours d'un
porte voix
portevoix
. M. Rollin se fait une objection à l'occasion d'un long
discours rapporté par Justin,
&
et
que cet
Auteur
auteur
suppose avoir été débité par Mithridate à une armée de trois
cent mille hommes, composée de vingt-deux nations différentes, qui
toutes
avoient
avaient
leur langage particulier. Quelle réponse y donne-t-il ?
Un souhait inutile, qui démontre assez qu'il n'y en à point de bonne,
&
et
que Trogue Pompée est le seul auteur de ce discours, que
Mithridate n'a jamais prononcé. « Il
seroit
serait
à souhaiter, dit-il, que l'historien se fût expliqué plus
clairement,
&
et
nous eût donné quelque
lumiere
lumière
sur ce point. » Puisque nous n'en avons point, je crois
qu il faut nous en tenir au moyen qu'il admet lui-même dans les
grandes armées : c'est-à-dire,
[p.340]
que le général
parcouroit
parcourait
les rangs,
&
et
disoit
disait
rapidement quelques mots à chcacun des corps ; ou bien
qu'il
chargeoit
chargeait
les premiers officiers d'animer leurs gens au combat. D'où
je conclus que tous ces discours d'appareil ont été imaginés dans le
cabinet par l'écrivain, jaloux de prouver son éloquence
&
et
son savoir faire.
Indépendamment de toutes ces raisons, poursuivit Timagene Timagène , ne vous semble-t-il pas que le stile style même de ces discours fournit une nouvelle preuve de ce que vous avancez ? Tous ceux qui parlent dans Quinte-Curce, ont une éloquence riche & et fleurie ; dans Tite-Live, noble & et abondante : chez Salluste, leur stile style est fort & et serré ; chez Tacite, il est concis, profond, & et quelquefois énigmatique. Assurément ces grands hommes avoient avaient des caracteres caractères différens différents : les historiens même ont soin d'en conserver les nuances & et le coloris. Si les harangues qu'on leur prête étoient étaient sorties de leurs plumes, il y auroit aurait autant de diversité dans leur maniere manière de s'exprimer, que dans leur façon de penser. Mais on apperçoit aperçoit aisément l'empreinte de la même main qui les a tracées. Au reste, cette empreinte est agréable, [p.341] & et je serois serais fort faché que leurs Auteurs auteurs nous eussent privés de ces beaux morceaux.
Je n'en suis pas moins enchanté que vous, repartit Euphorbe : mais je ne leur pardonne point de venir se mêler dans un récit véritable, en portant les livrées du mensonge. J' aimerois aimerais mieux lire la bibliothèque bleue, si elle avoit avait pour fondement la vérité, que les fastes des princes & et des empires où regneroit regnerait la fiction.
Mais, après tout, répliqua
Timagene
Timagène
, pourquoi ne
mettroit
mettrait
-on pas au rang de nos histoires la vie de Cartouche, par
exemple ?2323Louis Dominique Garthausen, dit
Cartouche (1693-1721), était un brigand puis un chef de bande, sous
la Régence.
Elle a été écrite par un
Auteur
auteur
contemporain ; ce qui donne la certitude des
faits :
&
et
il me semble qu'on peut tirer plus d'un avantage de cette
lecture. On apprend à se précautionner contre les fourberies
&
et
les violences d'un bandit public ;
&
et
son supplice est bien capable d'effrayer quiconque
voudroit
voudrait
lui ressembler.
Ne seriez-vous pas tenté, dit Euphorbe en riant, de chercher un sujet de tragédie dans la vie de ce scélérat ? Il en seroit serait de votre Arame drame , comme de la prétendue histoire dont vous parlez. En lui accordant le vrai & et même l'utile, [p.342] il lui manquera toujours la dignité & et la noblesse, qualité essentielle à cette espece espèce de composition. L'histoire est le livre des Rois rois , des princes, des ministres, des hommes en place. Elle doit leur dire ce qu'aucun autre souvent n'ose leur faire entendre. Il faut donc qu'elle mette sous leurs ieux yeux des hommes capables de se mesurer avec eux, & et dont exemple puisse les enseigner & et les frapper. Le petit peuple apprend assez par d'autres moyens ce qu'il doit suivre ou éviter. Ainsi, l'histoire doit être noble, & et dans le sujet qu'elle choisit, & et dans le stile style qu'elle emploie.
Par cette noblesse du sujet, interrompit
Timagene
Timagène
, vous n'entendez pas, sans doute, celle qui vient de
l'extraction, ni même de la vertu.
Artevelle
Artevelde
étoit
était
un brasseur,
Cromwel
Cromwell
étoit
était
fils d'un forgeron, Catilina est assez connu par ses
crimes :2424Il s'agit de Jacques ou Jacob Van
Artevelde (~1287-1345), négociant et homme politique flamand ;
de Thomas Cromwell (~1485–1540), homme politique anglais, conseiller
du roi Henri VIII d'Angleterre ; et de Lucius Sergius Catilina,
(108-62 av. J.-C.), homme politique romain pendant le dernier siècle
de la République romaine.
cependant ces trois hommes,
&
et
plusieurs autres semblables, figurent très bien dans une
histoire,
&
et
même dans une tragédie ;
&
et
je
choisirois
choisirais
assurément plutôt un de ces sujets, que celui sur qui nous
plaisantions tout-à-l'heure.
Vous auriez bien raison, répondit Euphorbe. Ils sont très-propres très propres pour cela : [p.343] car nous ne demandons ici qu'un homme fameux par quelque exploit, quelque projet, quelque crime même intéressant pour des peuples ou des royaumes entiers. Mais il seroit serait aussi ridicule de nous raconter les ruses & et les supercheries d'un voleur, que les occupations innocentes d'un bourgeois dans sa famille. La vertu devroit devrait avoir, sans doute, des droits exclusifs à la célébrité. Mais nous sommes esclaves de l'opinion. C'est elle, beaucoup plus que la raison, qui régle règle les rangs dans le monde ; & et comme il est des vertus sans éclat, il est aussi des vices qu'on s'obstine à admirer. Au reste, nous avons déjà remarqué que l'histoire des grands crimes est aussi instructive que toute autre, lorsqu'elle est bien maniée.
Je vois bien, continua
Timagene
Timagène
, qu'il faut mettre à l'écart les vices roturiers,
&
et
nous réserver les forfaits de condition.
Delà
De là
je n'ai pas de peine à conclure, que le
stile
style
doit avoir aussi de la dignité. La
maniere
manière
de raconter, doit se conformer à l'objet que l'on raconte.
Mais je
voudrois
voudrais
examiner en quoi consiste précisément cette qualité. Le
P.
Père
Rapin dit, en parlant de
[p.344]
l'histoire :
« Il faut l'écrire sensément, c'est-à-dire, ne
point se livrer à son imagination, se posséder dans les grands
sujets, se soutenir dans les petits, sacrifier ce qui doit être
omis, n'être ni trop diffus, ni trop serré. Mariana est un modèle
dans cette partie. »2525Dans les Instructions sur l'histoire (1677) du Père
Rapin, on peut lire : « Écrire sensément, c'est aller
droit au but en quelque matière que ce soit qu'on écrive, sans
s'éarter, ou s'amuser en chemin : c'est exposer les choses avec
une espèce de sagesse
&
et
de retenue, sans s'abandonner ni à la chaleur de son
imagination, ni à la vivacité de son esprit : c'est savoir
supprimer ce qu'il y a de superflu dans l'expression, comme sont ces
adverbes
&
et
ces épithetes qui diminuent les choses en les
exagerant ; n'y laisser rien d'oisif, de languissant,
d'inutile ; retrancher généreusement ce qu'il ne faut pas dire,
quelque beau qu'il soit ; donner toujours moins à l'éclat qu'au
solide, ne point montrer de feu ni de chaleur, où il ne faut que du
sang-froid
&
et
du sérieux ; examiner toutes ses pensées, de mesurer
toutes ses paroles, avec cette justesse de sens,
&
et
ce jugement exquis, à qui rien n'échappe que d'exact
&
et
de judicieux : c'est enfin avoir la force de résister
à la tentation qu'on a naturellement de faire paraitre son
esprit ; » (voir bibliographie, p. 7-8).
Voilà des préceptes
excellens
excellents
, mais un peu généraux. On y découvre cependant les deux
écueuils
écueils
opposés que doit éviter l'historien ; l'un de
s'abandonner aux fougues d'une imagination déréglée, l'autre d'écrire
d'une
maniere
manière
rampante
&
et
triviale. Le grand art est donc de tenir un juste milieu
entre une espèce2626L'accent dans espèce est ici bien en place dans l'original, contrairement
à l'usage dans l'Essai sur le récit.
d'enthousiasme qui fatigue
&
et
ennuie,
&
et
une plate monotonie qui dégoûte. Par quels moyens
pourrons-nous y réussir ?
Le succès en cela, repartit Euphorbe, dépend beaucoup de l'ordre
&
et
des
ornemens
ornements
propres à l'histoire. Cette matière2727L'accent dans matière est ici (et dans la
phrase suivante) bien en place dans l'original, contrairement à
l'usage dans l'Essai sur le récit.
est
abondante : si vous y consentez, nous la remettrons à un autre
moment. D'ailleurs nous ne prétendons pas épuiser la matière,
&
et
répéter sur ce sujet,
[p.345]
tout ce qu'ont dit
Denis d'Halicarnasse, Vossius, Gomberville, la Motte le Vayer, le
P.
Père
le Moine, M. de Cordemoi
&
et
plusieurs autres. Le temps nous invite à sortir. Allons
faire un tour dans le potager,
&
et
voir en quel état sont nos fruits.