Troisième entretien. Ornements du récit
TROISIÈME ENTRETIEN.
OrnemensOrnements du Récitrécit.
Sur le soir, Euphorbe &et Timagene, Timagène allerentallèrent se promener le long d'une terrasse qui dominoitdominait sur une vaste prairie entrecoupée de quelques ruisseaux. Elle étoitétait partagée en deux, deux par une grande route. Dans le lointain des [p.69] collines médiocrement élevées, &et parsemées de plusieurs villages, bornoientbornaient agréablement la vue. AÀ droite &et à gauche, l'œuilœil découvroitdécouvrait des jardins &et des parterres émaillés de fleurs. Charmé de ce spectacle, TimageneTimagène se retourne vers son ami, &et d'un air animé ; en vérité, lui dit-il, attribuer au hasard cette superbe ordonnance, c'est bien parler &et raisonner soi-même au hasard.
Dites plutôt, reprit Euphorbe, c'est parler le langage des passions &et du vice. Mais permettez-moi ici une autre réflexion. Ces mêmes objets, qui nous enchantent, dans quelques mois d'ici, seront aussi tristes &et aussi hideux qu'ils sont charmanscharmants aujourd'hui. Vous le voyez ; tout dans la nature a besoin d'un peu d'ornement pour mériter l'attention des gens de goût, &et les ouvrages d'esprit plus que toute autre chose.
Vous avez raison, lui dit TimageneTimagène : La bergerebergère
En un beau jour de fête
De superbes rubis ne charge point sa tête ;
Mais elle
Cueille en un champ voisin les plus beaux ornements ; 11Ce passage de l'Art poétique compare le genre poétique de l'idylle à une bergère :
« Telle qu’une Bergère, au plus beau jour de fête, / De superbes rubis ne charge point sa tête, / &et sans mêler à l’or l’éclat des diamants, / Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements : / Telle, aimable en son air, mais humble dans son style, / Doit éclater sans pompe une élégante idylle. / Son tour simple & naïf n’a rien de fastueux, / &et n’aime point l’orgueil d’un vers présomptueux. » (Boileau, Art poétique, 1674, (voir bibliographie), chant II, lignes 1-8.).![]()
[p.70] &et ce négligé champêtre dans lequel elle se montre, ne laisse pas d'ajouter à ses gracesgrâces naturelles. Que voulez-vous conclure de-làde là ?
Que le récit, répondit Euphorbe, ne peut se passer d'une certaine parure, qui fait son plus grand prix. Lorsque j'interroge mon jardinier sur une aventure du village ; c'est un homme de bon sens ; il m'expose fort bien le fait ; mais le ton maussade, qui accompagne tout ce qu'il dit, les répétitions éternelles des mêmes termes &et des mêmes phrases, sont si fatiguantes, que j'aimeroisaimerais mieux avoir toujours ignoré l'histoire qu'il me conte, que d'en avoir acheté la connoissanceconnaissance, au prix de l'ennui qu'il me cause.
Cependant, repartit Timagène, j'entends dire tous les jours, que la nature est belle dans sa simplicité : qu'elle l'emporte infiniment sur l'art. Cette maxime a même l'autorité d'une loi dans les belles-lettres &et dans les arts.22Timagène renvoie-t-il de manière générale à l'imitation de la belle nature comme principe des arts, principe au centre de l'essai de l'Abbé Batteux sur Les Beaux-arts réduits à un même principe de 1746, où bien à un principe plus spécifique ?![]()
Vous dites fort bien dans sa simplicité, interrompit Euphorbe ; mais non pas dans sa négligence &et sa grossiéretégrossièreté. La même Nature dont la main conduit dans la prairie un ruisseau plus transparent que le cristal, dépose dans le lac
[p.71]
de Camarine, ce limon fétide, ces eaux bourbeuses qui portent l'infection dans tous les lieux d'alentour. L'art est vaincu par la nature, lorsqu'il est en guerre avec elle ; lorsqu'il veut l'éclipser, &et prendre sa place. C'est un rebelle alors, qui s'oublie. Né pour la servir, il ne doit point usurper ses droits. L'harmonie est parfaite, lorsqu'il ne cherche qu'à relever son prix. L'art ne réussit jamais mieux, que quand il ne se laisse point appercevoir.33Une instance du principe 'ars est celare artem' formulé par Ovide dans son Ars Amatoria.
Semblable à ces ressorts, qui font mouvoir les machines d'un grand théâtre, il est l'auteur de tout le jeu, dans le temps où il se cache avec le plus de soin. Le détail des ornemensornements qu'exige le récit, acheveraachèvera de vous convaincre, qu'ils lui sont nécessaires. Un des premiers &et des plus indispensables, à mon avis, c'est la variété.
Je me souviens, reprit Timagène, de ce qu'à dit, je ne saissçais quel auteur,
L'ennui, naquit un jour de l'uniformité.44La phrase se trouve chez Antoine Houdar de la Motte :
« C’est un grand agrément que la diversité. / Nous sommes bien comme nous sommes. / Donnez le même esprit aux hommes, / Vous ôtez tout le sel de la société. / L’ennui naquit un jour de l’uniformité. »
Voir La Motte, « Les Amis trop d’accord », dans : Fables nouvelles, 1719 (voir bibliographie), livre IV, fable 15, p. 260-262, 262. Ces cinq vers forment la morale finale de la fable. Le vers cité par Bérardier l'est aussi par Marmontel, dans son « Avertissement » aux Éléments de littérature, 1787 (voir bibliographie), p. 33.![]()
C'est elle qui vient enfin à bout de nous détacher des plus belles choses. Le Monarquemonarque se dégoûte de la magnificence &et des plaisirs qui assiégentassiègent tous les jours son trône : le Financierfinancier cesse d'admirer [p.72] l'or qui l'environne, parce qu'il en est trop souvent ébloui : dans ces objets, comme dans mille autres, le terme de la nouveauté est le terme du plaisir. Cette especeespèce de contagion, s'étend jusqu'aux chef-d'œuvres de l'art. L'habitude nous rend insensibles à ceux qui sont sans cesse sous nos ieuxyeux, tandis qu'ils font l'admiration de l'étranger, que notre indifférence irrite autant qu'elle l'étonne. Cette inconstance me paroîtparaît prouver clairement que nous sommes faits pour chercher toujours le vrai bien, sans jamais le trouver sur la terre.
Nous tombons insensiblement dans la morale, mon cher, interrompit Euphorbe, &et nous oublions notre objet. Quoi qu'il en soit de cet amour du changement, un auteur doit s'y conformer, s'il veut réussir, &et jetterjeter de la variété, soit dans les faits qu'il rapporte, soit dans le stilestyle qu'il emploie.
Dans les faits, repartit vivement Timagène ? Comment l'entendez-vous? Lorsque j'écris, ne suis-je pas obligé de rapporter les événemensévénements tels qu'ils se sont passés ? &et s'ils ont trop de ressemblance, suis-je le maître de les dénaturer, pour les rendre plus variés ?
Non, sans doute, répondit Euphorbe ; [p.73] Mais je pense, que sans cela, on peut encore y répandre de la variété. La nature ne suit-elle pas des réglesrègles inviolables dans la production des plantes ? Rien n'est plus varié néanmoins, que le spectacle qu'elle nous offre dans une riche campagne. Distinguez avec moi deux sortes de récits ; l'un, fruit de l'imagination, est une pure fiction, ou s'unit avec elle ; l'autre, n'a de fondement que l'austereaustère vérité. Dans la premierepremière especeespèce, l'Auteurauteur assurément est inexcusable, s'il donne trop de conformité à des événemensévénements qu'il est le maître d'inventer à son gré, en tout, ou du moins en partie. C'est à lui à rassembler des matériaux qui ne présentent pas toujours le même objet à la vue. Virgile est un modèle achevé dans ce genre. Quoi de plus uniforme en soi, que les voyages d'ÆnéeÉnée, depuis les côtes de la Troade, jusqu'aux rivages de Carthage. Le poëtepoète cependant fait donner à ce détail des grâces, par les épisodes qu'il y répand. C'est une riche broderie, sous laquelle il déguise une étoffe commune. Dans la Thrace, l'avantureaventure de Polydore nous cause une religieuse horreur : dans les islesîles des Strophades, les Harpies forment une scène plus amusante : celle [p.74] d'Andromaque, qui lui succède, fait renaître ces sentimenssentiments de tendresse &et de compassion, qui ont tant de charmes : enfin la terrible description du mont Etna &et de PolyphêmePolyphème qui l'habite, trouve encore un ornment dans la triste situation d'Achemenides, abandonné sur ces rochers, &et dans le discours pathétique qu'il adresse aux Troyens.
Puisque vous faites tant valoir le troisième livre de l'ÆnéideÉnéide, ajouta Timagène, en riant, je me déclare moi, pour le cinquiemecinquième ; &et je prétends que le poëtepoète n'y montre pas moins d'adresse &et de goût, que dans le vôtre. Des voyages présentent naturellement des objets qui se succèdent, sans se ressembler ; mais dans des jeux &et des combats, il en est tout autrement. Un vainqueur l'emporte sur un, ou plusieurs vaincus. Voilà en deux mots tout leur succès. L'imagination riche &et féconde de notre poëtepoète a fait disparoîtredisparaître cette monotonie. Dans le combat des vaisseaux, la victoire échappe à Gyas, par la timide précaution de son pilote &et par son propre emportement ; dans celui de la course, l'adresse de Nisus fait passer à Euryale, son ami, le prix qu'un [p.75] accident imprévu lui avoitavait enlevé à lui-même, &et qu'il sembloitsemblait d'abord qu'on ne pouvoitpouvait lui disputer. Le prix du pugilat paroîtparaît assuré au Troyen Darès ; il triomphe déjà de ne point trouver d'adversaire, qui ose se mesurer avec lui ; mais sa présomption est sévérementsévèrement punie par le vieillard Entelle. Enfin l'exercice de la flécheflèche a une issue encore plus singulieresingulière : tous les combattants y ont part à la victoire : le premier, perce l'extrémité de l'arbre ; le second, coupe la corde ; &et le troisemetroisième, atteint l'oiseau dans les airs. Aceste, qui ne peut plus prétendre au prix, mérite d'être couronné à cause du prodige dont les Dieux récompensent ses efforts. Ces différensdifférents spectacles sont terminés par un autre moins pénible &et plus amusant. C'est le magnifique carrousel de la jeune noblesse de Troye. Avouez que cela vaut bien vos Harpies &et votre PolyphêmePolyphème.
J'avouerai tout ce qu'il vous plaira, répliqua Euphorbe, &et bien loin de contester avec vous là-dessus, j'ajouterai à vos réflexions, que ce livre avec celui qui le précédeprécède, renferment tout ce qui ne nous enchante que trop sur sursur
[p.76]
nos théâtres. Dans le quatriemequatrième, j'assiste à une action tragique, qui m'arrache des larmes ; le cinquiemecinquième, est une especeespèce de comédie agréablement diversifiée ; &et le sixiemesixième, par la magnificence de ses machines, repond assez bien à nos Opéra.55Le pluriel du mot opéra pouvait s'écrire, au dix-huitième siècle, avec ou sans -s final.
Comparez maintenant cette riche composition, avec celle du versificateur de Cordoue. Son poème, si vous en exceptez le huitième &et le neuvième livre, n'est qu'un tissu de guerres continuelles, pompeusement racontées.66Il est question ici, sans doute, de la Pharsale de Lucain, poète romain né à Cordoue.
Mais sans nous arrêter plus longtemps à un principe, qui n'est point contesté par ceux qui ont du goût, il faut répondre à votre difficulté, sur les faits historiques, dont la vérité est le seul fondement. Ici, je l'avoue, il est moins facile de prévenir les dégoûts d'un lecteur, qui veut toujours qu'on l'amuse, sans tenir aucun compte des obstacles qu'il faut surmonter pour y parvenir. Privé du secours de l'invention, l'écrivain ne peut rejetter ce qui lui déplaît, &et le remplacer par des objets plus proprès à réveiller l'attention. Il faut donc qu'il y supplée par son adresse. L'abbé de S. RealSaint-Réal, dans l'histoire de la conjuration contre Venise,77Il s'agit de César Vichard de Saint-Réal (1639-1693), historiographe de la Savoie. Il est l'auteur d'une Conjuration des Espagnols contre la République de Venise en l'Année M. DC. XVIII, 1674 (voir bibliographie).
entremêle habilement dans le cours des intrigues du
[p.77]
marquis de Bedmar, tantôt une courte description de la guerre que les Vénitiens soutenoientsoutenaient contre la Maison d'Autriche, tantôt le caracterecaractère du fameux capitaine Jacques Pierre, &et l'artifice dont il se servit, pour obtenir de l'emploi sur la flotte de Venise ; plus bas, l'épisode de Spinosa, envoyé par le viceroi de Naples, pour observer la conduite du capitaine. Ces especesespèces d'intermédesintermèdes soulagent l'attention du lecteur, qui n'est pas toujours appliquée au même objet. Un autre moyen, qui ne réussit pas moins, est de passer rapidement sur les faits qui ont trop de ressemblance, de n'en dire que ce qu'il faut pout les faire connoîtreconnaître, &et de s'étendre davantage sur ceux qui forment des tableaux plus variés. C'est ce qu'a pratiqué avec succès l'abbé de Vertot dans son excellent ouvrage des Révolutions Romaines.88Il s'agit de l'abbé René Aubert de Vertot (1655-1735), historien français. Il est l'auteur d'une Histoire des révolutions arrivées dans le gouvernement de la République romaine, 1727 (voir bibliographie).
Les guerres continuelles de la République avec les peuples voisins de son territoire, &et par-là même jaloux de sa puissance, ne lui offroientoffraient que des événemensévénements à-peu-prèsà peu près les mêmes ; mais les dissentionsdissensions du peuple &et des Patriciens fomentées par les Tribuns, fournissoientfournissaient des scènes toujours nouvelles &et toujours différentes. Il s'arrête donc
[p.78]
avec complaisance à celles-ci, &et se contente souvent d'indiquer les premierespremières. Je ne vous citerai que deux exemples. L'an 322 de Rome, T. Quintius fut nommé dictateur pour faire la guerre aux Eques &et aux Volsques, qui avoientavaient défait les deux consuls. Voici tout ce que dit l'Auteurauteur de cette expédition: 99René Aubert de Vertot, Histoire des révolutions arrivées dans le gouvernement de la République romaine, 1727 (voir bibliographie), tome second, livre VI, p. 146-152, ici p. 152.
«II sortit bientôt de Rome, marcha aux ennemis, les défit dans une bataille sanglante, prit leur camp, &et ramena son armée victorieuse à Rome.» &et plus bas, sous l'année 327 1010Aubert de Vertot, Histoire des révolutions..., 1727 (voir bibliographie), p. 154.
, il décrit ainsi la victoire d'un autre dictateur sur les VéïensVéiens. «Mamercus Emilius, en moins de seize jours, tailla en pieces une partie de l'armée des ennemis, fit un grand nombre de prisonniers, qui servirent de récompense aux soldats, ou qui furent vendus comme des esclaves au profit du trésor public. Le Dictateur, après un triomphe solemnel, se démit de la Dictature.»
Ces derniers mots, reprit Timagene, me font souvenir de l'ennui que m'ont causé quelquefois, en lisant l'histoireHistoire
[p.79]
Romaineromaine du P.Père Catrou,1111Il s'agit de François Catrou (1659-1737), jésuite, historien et traducteur, auteur d'une Histoire romaine depuis la fondation de Rome en 21 vol., 1725-1748 (voir bibliographie).
les descriptions fréquentes de ces pompes triomphales, avec la liste de tout ce qui les accompagnoitaccompagnait. Au reste, je crois que vous avez omis un autre moyen de varier un récit. Ce sont certaines digressions intéressantes. Il me semble qu'elles détournent un moment l'attention du lecteur, pour la ramener ensuite, avec un plaisir plus vif, à l'objet principal.1212Ce passage est cité par Randa Sabry dans le contexte de la digression comme 'diversion-diversité' ; voir Sabry, Stratégies discursives, 1992, (voir bibliographie), p. 63.
Ces morceaux détachés produisent le même effet dans le récit, que dans un vaste jardin, font ces bosquets écartés, dont la vue est d'autant plus délicieuse, qu'elle est moins attendue. Le portrait de Coriolan, dans l'Auteurauteur que vous venez de citer, me paroîtparaît surtout avoir ce mérite. Il ne m'est jamais sorti de l'esprit. 1313Aubert de Vertot, Histoire des révolutions..., 1727 (voir bibliographie), p. 154.
«Avant que de rapporter les suites de cette affaire, dit cet historien, je ne crois pas que nous puissions nous dispenser de faire connaître un peu plus particulièrement un homme qui va jouer un si grand rôle dans cet endroit de l'histoire, &et dont la fortune eut plus d'éclat que
[p.80]
de bonheur... Coriolan étoitétait sage, frugal, désintéressé, d'une probité exacte, attaché inviolablement à l'observation des loixlois. Avec ces vertus paisibles, jamais on n'avoitavait vu une si haute valeur, &et tant de capacité pour le métier de la guerre. Il sembloitsemblait qu'il fût né général. Mais il étoitétait dur &et impérieux dans le commandement ; sévèresévère aux autres, comme à lui-même, ami généreux, implacable ennemi, trop fier pour un républicain. Content de la droiture de ses intentions, il allait au bien sans ménagement, &et sans ces insinuations si nécessaires dans un état, dont l'égalité &et la modération, faisoientfaisaient le fondement.» Voilà dans un seul exemple, une digression &et un caracterecaractère. Je crois que vous devez être content de moi.
Assurément, repartit Euphorbe ; je le suis autant que de l'Auteurauteur. Le portrait qu'il nous donne, est bien fait ; les couleurs en sont vives &et brillantes ; mais il a un mérite de plus ; il forme unune especeespèce d'intermédeintermède, qui dégage un moment notre esprit des éternelles contestations entre le Sénat &et les Tribuns du peuple, &et le prépare admirablement bien aux
[p.81]
événemensévénements qui vont être racontés. Larrey, dans son histoire de Louis XIV,1414Il s'agit d'Isaac de Larrey (1639-1719), historiographe. Il est l'auteur d'une Histoire de France sous le règne de Louis XIV, 1718 (voir bibliographie).
auroitaurait fait plus sagement de suivre cette route, que d'entasser l'un sur l'autre, à l'entrée de son ouvrage, tous les portraits de ceux qui devoientdevaient y paroîtreparaître avec éclat, tels que la reine Anne, le prince de Condé, le cardinal Mazarin, le duc de Beaufort, l'abbé de la RiviereRivière, &et plusieurs autres. Il nous auroitaurait épargné l'ennui que fait naître cette especeespèce de galerie, trop uniforme, malgré la diversité des peintures qu'elle présente ; &et il se seroitserait réservé, pour ainsi dire, des piecespièces de rapport, qu'il auroitaurait pu enchasserenchâsser ensuite habilement, dans les endroits qui auroientauraient eu besoin de ce secours.1515Sade recourt au même principe d'une galerie initiale de portraits, dans Les Cent Vingt Journées de Sodome, ouvrage resté inachevé en 1785.
Les descriptions procurent le même avantage, quand elles sont bien placées. Nous avons remarqué avec quelle précipitation l'abbé de Vertot passe sur les guerres des Romains avec les peuples voisins : le même Auteurauteur néanmoins ne manque pas de décrire avec plus d'étendue celles qui renferment quelque chose de singulier &et d'intéressant, &et qu'il juge capables de soulager l'attention du lecteur, trop longtemps fixée sur le même objet. Pour
[p.82]
s'en convaincre, il suffit de lire, le détail de l'expédition de Sempronius , contre les Volsques, ou l'armée du consul fut sauvée par la résolution &et l'habileté d'un simple capitaine de cavalerie, nommé Tempanius. Sa précision dans le premier cas, &et son abondance dans le second, ont le même but, de prévenir le dégoût, dont l'uniformité fut toujours la meremère, comme dit l'Orateurorateur Romainromain. 1616Cicéron, De inventione (voir bibliographie), livre premier, § 76. La citation est reprise du passage suivant : « Variare autem orationem magnopere oportebit ; nam omnibus in rebus similitudo mater est satietatis ».
Mais dans cette especeespèce d'ornement, il faut éviter de se jeter dans des lieux communs, si vagues, si généraux, qu'on pourroitpourrait les faire entrer dans toutes sortes de sujets. Vos digressions produisent encore un très bon effet dans le récit, si elles ne sont ni trop longues, ni trop fréquentes. Par exemple, celle du phœnix, que nous lisons au sixiemesixième livre des Annales de Tacite, se trouve bien placée pour interrompre le spectacle odieux du sang que TibereTibère fait couler dans Rome.
[p.83] AÀ propos de ce que vous venez de condamner dans l'histoire de Louis XIV, dit alors Timagène, pensez-vous qu'il ne soit jamais permis de débuter, dans un récit, par quelques portraits ? Il me semble cependant, que Salluste commence son histoire de la guerre de Catilina, par le portrait de ce fameux scélérat, &et que ce beau morceau n'ouvre pas mal la scène.
J'en conviens, répondit Euphorbe ; mais vous remarquez ici aussi bien que moi, une grande différence entre les deux ouvrages dont il s'agit. Le portrait que l'Auteurauteur Latinlatin met à la tête du sien, est celui du principal personnage, qui doit figurer dans toute l'action, et, pour ainsi dire, du héros de la piecepièce. Par-toutPartout il agit ; par-toutpartout il se présente. Il n'étoitétait donc pas à craindre que des objets étrangers fissent oublier dans la suite au lecteur ses traits sous lesquels il l'avoitavait peint. Rien de plus utile, &et rien de plus nécessaire, avant d'entrer dans le récit d'un complot fameux, que de faire connoîtreconnaître les inclinations &et les talenstalents de celui qui en a été l'ameâme. Mais dans l'Auteurauteur françoisfrançais, lorsque les événemensévénements viennent se ranger à leurs places, je suis obligé de faire un effort de
[p.84]
mémoire, pour me rappellerrappeler les caracterescaractères de chaque personnage, qu'il a rassemblés, comme dans une especeespèce de préface, ou de revenir sur mes pas, pour les consulter ; &et cette pénible distraction n'est dédommagée par aucun agrément. Au reste, c'est la nature de l'ouvrage, &et le goût de l'Auteurauteur qui décident de quelle façon il doit débuter dans son récit. Nous en avons des exemples de différente especeespèce. Sans parler de Salluste, César commence sa guerre des Gaules, par la description de ces provinces : Tite-Live entre dans le récit de la guerre des Romains contre Philippe, par le détail des causes qui ont fait naître l'action, &et il a été imité en cela, par l'abbé de S. RéalSaint-Réal, dans sa conjuration contre VeniseConjuration contre Venise.1717Saint-Réal Conjuration des Espagnols..., 1674 (voir bibliographie).
Notre fabuliste pourroitpourrait lui seul servir de modèle en ce genre. Souvent il vient tout de suite au fait ; quelquefois, il met en avant une réflexion morale :
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Dans un autre endroit, une remarque physique.
Les loups mangent gloutonnement.
[p.85]
Enfin il a répandu sur cette partie du récit, une admirable variété. Mais en parlant des digressions, je ne m'aperçois pas que j'en fais une ici moi-même ;1818Cette phrase est citée par Randa Sabry, dans son ouvrage sur la digression. À l'âge classique, y explique-t-elle, le discours sur la digression appelle un discours légitimateur sur la digression, mais ce discours est lui-même perçu comme potentiellement illégitime parce que digressif. Voir Randa Sabry, Stratégies discursives, 1992 (voir bibliographie), p. 44-45.
&et j'alloisallais oublier de rapporter un dernier moyen, fort propre à bannir une trop grande uniformité dans les ouvrages dont nous parlons. Il consiste à ne pas suivre trop servilement l'ordre des temps. Il est bon quelquefois de laisser en arrièrearriere certains événemensévénements, pour y revenir dans la suite ; de paraîtreparoître les avoir oubliés, pour les rappeller au lecteur, dans une circonstance plus avantageuse.
Ces jours derniers, ajouta Timagène, je relisoisrelisais les révolutions RomainesRévolutions romaines. Il me semble que l'Auteurauteur a mis en usage l'adresse dont vous venez de parler, particuliérementparticulièrement au commencement de son dixième Livrelivre 1919Vertot, Histoire des révolutions..., 1727 (voir bibliographie).
. Après avoir raconté l'expédition de Marius, contre les Cimbres &et les Teutons, &et sa conduite dans Rome, depuis cette victoire, il retourne sur ses pas, pour nous apprendre la part qu'avoitavait eue Sylla à cette guerre fameuse, ses déportemensdéportements dans
[p.86]
le camp de Catulus, &et sa contestation avec le vainqueur des Cimbres, au sujet des statues d'or de Bocchus. Je m'apçoism'apperçois que cette transposition forme une agréable diversité, &et que ces objets font un meilleur effet rapprochés de la guerre civile, que s'ils étoientétaient à leur place naturelle ; &et je conçois par-làpar là, que la variété peut trouver place même dans les faits historiques, &et qui ne sont point fournis à la volonté de l'écrivain. Il ne lui reste plus que de la répandre dans son stilestyle, &et cela n'est pas fort difficile.
Pas si facile que vous vous l'imaginez peut-être, reprit Euphorbe. C'est ici qu'on peut appliquer en particulier la pensée d'Horace ; écrivons de manière que chacun se flatte de nous égaler, &et qu'il commence à en désespérer, après des efforts aussi longs qu'inutiles.2020La citation est tirée d'un passage sur le style des satyres. Dans son édition des Quatre poétiques, en 1771 (voir bibliographie), l'abbé Batteux traduit le passage en question de la manière suivante : « Je prendrois pour modele un familier si simple, que chacun se croitoir capable d'en faire autant ; et si on osoit l'entreprendre, on sueroit beaucoup, et peut-être sans succès : tant la suite et la liaisons donnent de relief aux choses les plus communes. » (tome II, p. 39). Dans son édition des Œuvres d'Horace de 1967 (voir bibliographie), François Richard traduit le passage de la manière suivante : « Je prendrais dans la langue courante les éléments dont je façonnerais celle de mes vers ; si bien que tout le monde croirait pouvoir en faire autant, mais verrait à l'expérience que les efforts pour y réussir n'aboutissent pas toujours ; tant a d'importance le choi et l'arrangement des termes, tant peuvent prendre d'éclat des expressions empruntés au vocabulaire ordinaire ! » (p. 265).![]()
Mais, après tout, repartit Timagène, il me semble que, pour obtenir l'effet [p.87] que nous désirons, il suffit d'être attentif à ne pas répéter les mêmes pensées, &et à mettre en usage différentes expressions, &et différents tours de phrases.
Et c'est-làc'est là, précisément, répliqua Euphorbe, ce qui demande beaucoup de goût &et de délicatesse. Est-il donné à tout le monde de se métamorphoser, pour ainsi dire, comme un Protée, &et de prendre, selon les circonstances, la façon de penser, &et le langage de toutes les conditions, de tous les âges &et de tous les pays ? Voilà cependant ce qu'exige le récit. On ne raconte point un fait historique de la même manieremanière qu'une fable ; le stilestyle de la narration dans la poësiepoésie, n'est pas le même, que dans une lettre. Le sujet est-il une fiction ? Il faut que le stilestyle soit proportionné à l'état &et aux mœurs des personnages qu'on introduit. Agamemnon doit agir &et parler avec hauteur &et fierté, comme le souverain de cent rois ; Achille, en guerrier violent &et emporté ; Ulysse, en homme fin &et rusé. Le lion ne doit pas penser comme le renard, ni le singe comme l'âne. «Ne mettons [p.88] point, dit Horace, dans la bouche des Dieux &et des héros, le stilestyle de la vile populace ; il s'accorde mal avec l'éclat qui les environne. Mais aussi, dans la crainte de ramper, n'allons point nous perdre dans les nues.» Chaque âge à ses idées &et ses affections particulieresparticulières. On les trouve rassemblées dans les beaux portraits que nous a tracés le même poëtepoète que je viens de citer. S'agit-il de l'histoire ? Il n'est pas permis de faire la description d'une bataille, de la même façon que le détail d'une négociation. Une anecdote entre des particuliers, demande plus de simplicité que les délibérations d'un conseil souverain. De tout cela, je crois qu'on peut conclure avec Quintilien, que le récit n'a point de stilestyle qui soit à lui, mais qu'il doit les adopter tous. Voici comment s'exprime ce savant Rhéteurrhéteur, en parlant de la narration [p.89] oratoire. «Le stilestyle grand &et magnifique n'est pas plus particulier à la narration, que le stilestyle pathétique, que celui qui nous arrache des larmes, que celui qui rend odieux nos adversaires, que le stilestyle sérieux, le stilestyle plaisant, le stilestyle gracieux. Chacun d'eux mis à sa place, fait un effet admirable ; mais aucun n'est tellement affecté à cette partie du discours, qu'il soit pour ainsi dire son appanage.» Ne peut-on pas appliquer cette maxime à toute especeespèce de narration, aussi-bien qu'à celle de l'orateur ?
Je suis charmé, poursuivit Timagene, que Quintilien admette dans le récit le stilestyle plaisant. Les bons mots, les plaisanteries produisent une especeespèce de variété qui déride le front ; &et je vous avoue que j'ai peine à soutenir longtemps la lecture d'un Auteurauteur, toujours aussi sérieux qu'un magistrat sur les fleurs de lys.
Vous voulez qu'on vous égayé, repartit [p.90] Euphorbe ? Il faut vous l'accorder, pourvu que ce soit à propos. Remarquez, s'il vous plaît, ces mots de notre Auteurauteur, Suo quæque loco. La plaisanterie contribue à varier le récit ; mais elle a sa place marquée, hors de laquelle elle ne doit point être admise. Elle peut figurer dans une fable, dans une lettre, dans une conversation ; mais elle doit communément être bannie des sujets grands &et majestueux, tels que sont l'histoire, la narration oratoire, épique, ou tragique. Si Quintilien permet de l'associer quelquefois à l'éloquence, il faut que la singularité des conjonctures excuse cette liberté. Vous me répondrez, peut-être, que le personnage de Thersites, dans l'IliadeIliade, vaut bien une plaisanterie. Je vous avoue, que quand ce portrait ridicule seroitserait retranché, je crois que ce beau poëmepoème n'y perdroitperdrait rien. Peut-être est-ce unune ombre qu'HomereHomère a voulu jetterjeter sur son tableau, pour en faire mieux sortir les parties saillantes ; mais cette ombre est un peu chargée. Virgile, qui fait son profit de tout ce qu'il y a de beau dans ce prince des poëtespoètes, n'a pas jugé à propos de s'approprier cet épisode ; &et Virgile avoitavait du goût.
[p.91] Pour le coup, interrompit Timagène, je crois vous trouver en défaut. Virgile ne plaisante-t-il pas dans l'avantureaventure de Gyas, qui jette son pilote dans la mer, dans celle des Troyens, qui mangent leurs tables ? L'abbé de Vertot, votre ami, ne se permet-il pas des bons mots dans ses révolutions RomainesRévolutions romaines ? Témoin, celui que Sertorius dit à l'occasion de Métellus, qui l'avoitavait empêché de défaire les troupes de Pompée, près de Sucrône : Que si cette vieille n'eût retiré ce jeune enfant de ses mains, il allait le renvoyer à Rome à ses parents, après l'avoir corrigé comme il le méritait. Enfin l'Orateurorateur Romainromain lui-même, a cru pouvoir les allier avec la plus sublime éloquence. Tout le monde sait que, profitant de la consonnance du nom de Verrès avec le mot latin, Verrereverrere, qui signifie balayer, il nomme cet honnête préteur, le balai de la Sicile.
Permettez-moi, reprit Euphorbe, de répondre par ordre à vos difficultés, &et vous conviendrez, peut-être, que je n'ai pas tout-à-faittout à fait tort. En vous accordant que les deux endroits de l'ÆnéideÉnéide,
[p.92]
dont il est question, sont des plaisanteries, observez, s'il vous plaît, ouoù le poëtepoète les a placées. La premierepremière, est dans un spectacle, qui forme une especeespèce de scène comique &et amusante ; l'autre, dans un repas : encore se trouve-t-elle dans la bouche d'un enfant, à qui son âge peut permettre des réflexions pareilles. Ce n'est point ici un conseil de cent Rois, qui déliberentdélibèrent sur les objets les plus importants. Ainsi, la poësiepoésie épique peut se relâcher de sa sévérité ordinaire, dans certaines circonstances fort rares, qui naissent du sujet ; &et cette exception sert à confirmer la réglerègle, en la faisant mieux remarquer. L'histoire interdit les bons mots, mais seulement à l'écrivain qui la compose, sans lui défendre de rapporter ceux des différensdifférents acteurs qu'il fait paroîtreparaître successivement. Souvent ils sont fort utiles pour dévoiler le caracterecaractère de ceux qui agissent. Celui que vous venez de rapporter, est de ce genre. Nous voyons dans ce peu de mots, ce qu'un capitaine consommé, tel que Sertorius, pensoitpensait alors du jeune Pompée. Pour Cicéron, je vous l'abandonne sur cet article. Il aimoitaimait à plaisanter, &et n'y réussissoitréussissait pas toujours également bien. Il a employé très rarement
[p.93]
les jeux de mots dans ses harangues ; mais il y en a encore trop. En général, le sérieux ne sympatise point avec les pensées puériles, les jeux de mots, les bouffonneries. Peut-on pardonner à un Auteurauteur de dire, 2121Voir Louis-Antoine de Caraccioli (1719-1803), Voyage de la raison en Europe, 1772 (voir bibliographie).
que Descartes, qui exclut le vide de la nature, en met quelquefois dans ses écrits ? Que, pour peu qu'on soit délicat, on n'aime point avoir les passions en déshabillé ? Que la république de S.Saint Marin, semble garder l'incognito ; mais que les plus petites boëtesboîtes renferment souvent les meilleurs onguents ? N'est-ce pas là prêter à la raison le persiflage d'Arlequin ?
Je vois bien, répliqua Timagène, que vous me forcerez toujours d'être de votre avis ; mais je me console, puisque vous laissez encore quelque place à la plaisanterie, dans les sujets les plus graves : &et je crois, comme vous, qu'il faut user rarement de cette permission. C'est un assaisonnement ; il déplaît, s'il est répandu avec trop de profusion.
Ne vous est-il point arrivé, dit alors Euphorbe, de lire l'Ænéide travestieÉnéide travestie ?2222Paul Scarron (1610-1660) lança, avec son Virgile travesti, paru de 1648 à 1653, une mode de la réécriture burlesque de textes de l'Antiquité. Antoine Furetière (1619-1688) publia L'Ænéide travestie, en 1649.![]()
Sans doute, répondit Timagène ; &et ce poëmepoème m'a beaucoup amusé dans ma jeunesse.
[p.94] Eh bien, continua Euphorbe, dites-moi franchement, combien vous en pouviez lire à chaque fois.
J'avais bien de la peine à fournir deux cent vers, repartit Timagène ; encore les derniers m'ennuyoientennuyaient-ils à périr.
Vous éprouviez, ajouta Euphorbe, l'effet infaillible de toute plaisanterie continuelle, surtout quand elle devient bouffonne &et triviale. Les auteurs burlesques prétendent s'excuser, en se donnant pour les imitateurs des anciens, tels que Plaute &et Aristophane ; mais ils ne leur ressemblent qu'en ce qu'ils ont de défectueux, au jugement des gens de bon goût ; pareils à cet empereur Romain, qui ne copiaitcopioit dans Alexandre le grand, que la mauvaise habitude de porter la tête de côté. Revenons donc : la variété seule a le droit de plaire. Elle doit regnerrègner par-toutpartout dans les faits, dans les pensées, &et dans l'expression ; &et cette dernieredernière n'est pas moins nécessaire, ni moins difficile, peut-être, que celle dont nous venons de parler. Le lecteur ne s'apperçoit pas combien il en a coûté à l'écrivain, pour lui présenter cent fois le même objet, sous des livrées différentes : mais ce travail [p.95] n'en est pas moins réel ; &et il n'y a que dans les procès-verbaux, où il soit permis de répéter sans cesse le même terme, accompagné de l'épithète susdit.
Il est vrai, reprit Timagène : j'ai souvent éprouvé la difficulté dont vous parlez. Si je veux écrire une lettre, le même mot vient toujours se présenter sous ma plume ; &et si je n'y fais une sérieuse attention, je suis surpris de voir, en relisant, que je me suis répété plusieurs fois. Je me rappelle à cette occasion, qu'un homme de beaucoup de goût me fit remarquer autrefois dans une fable de Phèdre, cette variété d'expressions, qui ne m'avoitavait jamais frappé jusqu'alors. C'est dans la fable des grenouilles, qui demandent un Roi. Le poëtepoète se sert d'abord du mot ordinaire, ranae ; bientôt après, il désigne ces animaux sous l'expression de pavidum genus ; &et plus bas, il les appelle, turba petulans.2323La Fable des grenouilles (Ranae regem patentes), est la fable II au livre premier des Fables de Phèdre.![]()
Permettez-moi, dit Euphorbe, de vous faire ici une demande. Puisque ces deux façons de parler, pavidum genus, &et turba petulans, signifient également les Grenouillesgrenouilles, pourroitpourrait-on les substituer l'une à l'autre, &et les employer indifféremment &et sans choix dans les [p.96] deux endroits de la fable que vous citez ?
Non assurément, répondit Timagène. Ce seroitserait choquer le bon sens, que d'appeler troupe insolente, les grenouilles effrayées par la chute d'un soliveau : &et il ne seroitserait pas moins ridicule de leur donner le titre de nation timide &et peureuse, dans le moment où elles ont l'audace de sauter sur l'épaule de leur nouveau Roi. Je comprends par-làpar là ce que vous voulez dire : que ces différentes dénominations doivent se rapporter aux temps, aux lieux, au sujet &et à l'action dont on parle, &et qu'on ne doit pas s'en servir au hasard. Il ne seroitserait pas plus raisonnable d'appeler Mahomet, un Apôtre armé, dans le temps où il se déroba aux poursuites du magistrat de la Mèque, que de le traiter de Prophète fugitif, lorsqu'il emporta cette même ville l'épée à la main.
Il ne suffiroitsuffirait pas que les termes fussent différents, ajouta Euphorbe, si le tour de la phrase étoitétait le même. J'ai toujours admiré avec quelle fécondité inépuisable, Virgile nous peint les replis de ces affreux serpents qui déchirerentdéchirèrent LaocoönLaocoon &et ses enfansenfants.
[p.97] D'abord, il exprime ainsi leur arrivée ; immensis orbibus angues incumbunt pelago . Bien-tôtBientôt après, il ajoute, pars caetera... fermat immensa volumine terga . Plus bas, il présente encore le même objet, en ces termes, corpora natorum serpens amplexus uterque, implicat . Lorsqu'il s'agit du perepère, ce sont encore de nouveaux tours, pour la même idée. Ici, spiris ligant ingentibus . Là, manibus tendit divellere nodos . Il faut assurément bien posséder sa langue, pour suffire à une abondance pareille, &et dans cette conformité d'idées n'addmettre aucun mot qui soit répété deux fois, à l'exception d'une seule épithète.
Je ne crois pas, répliqua Timagène,
[p.98]
qu'il y ait plus de variété dans ce morceau de Virgile, que dans celui d'un poëtepoète de nos jours, que vous me permettrez de vous rappeller ici. Le sujet est badin, &et je pense que c'est un nouveau mérite pour l'auteur, qui s'est trouvé obligé de relever la bassesse de sa matierematière, par l'élégance de sa diction. C'est du Lutrin vivantLutrin vivant, que je veux vous parler.2424Jean-Baptiste Louis Gresset (1709-1777 ), poète et dramaturge, élu membre de l'Académie française en 1748, publia Le Lutrin vivant en 1734.
Il s'agit de décrire l'invention de dame Barbe, qui s'avise d'employer les feuillets de l'antiphonier, pour réparer le haut de chausses d'un enfant de chœur. Cet objet trivial revient sans cesse, &et toujours le poète le dépeint avec des grâces nouvelles. Il entre ainsi en matière.
L'enfant de chœur Lucas
Avait usé l'étui des pays-bas.
Il fallait y remédier, &et l'enfant trop pauvre, n'avoitavait pas les moyens nécesaires pour cela. Dame Barbe devient sa ressource.
Enfin, pourtant, l'habile gouvernante
Sût lui forger une armure décente.
Elle détache quelques pages d'un vieux antiphonier,
[p.99]
Et les coud proprement,
Pour relier un volume vivant.
Ces feuillets renfermoientrenfermaient l'office du Patron. Le jour de la fête, le chantre, après avoir inutilement cherché dans le livre, apperçoitaperçoit par hasard l'enfant de chœur,
Qui de grimauds renforçant une troupe,
Sans le savoir, portait l'office en croupe.
Voilà de suite quatre façons de parler différentes, aussi élégantes que nobles, pour exprimer un même objet, qui ne l'est assurément pas par lui-même. Elles ont encore l'avantage d'être placées, chacune dans l'endroit qui lui convient. Je crois que Virgile lui-même accorderoitaccorderait son suffrage à cette riante fécondité ?
Quel homme de lettres, repartit Euphorbe, ne goûte pas dans l'Auteurauteur que vous citez, cette facilité de stylestile, ce beau négligé, &et cette aimable paresse qui semblent caractériser ses poésies ? Mais surtout la variété &et l'abondance des expressions y sont admirables ; il sait déguiser si parfaitement son travail, qu'on seroitserait tenté de lui appliquer, [p.100] ce qu'Ovide dit de lui-même, et quid-quid tentabam dicere, versus erat. Je n'ouvroisouvrais la bouche, que pour parler en vers.
Par ce déguisement, reprit Timagène, ne court-on pas risque de faire des ingrats ? La plupart des lecteurs s'imaginent que rien n'est plus aisé que d'écrire ainsi, &et n'en savent aucun gré à l'auteur. Il me semble qu'il vaudroitvaudrait mieux imiter ces anciens écrivains du temps de François I, ou de Henri II, qui chargeoientchargeaient leurs ouvrages de citations Latineslatines &et Grecquesgrecques. Cela avoitavait un air savant, &et annonçoitannonçait beaucoup d'étude &et de lecture.
Cette méthode pouvoitpouvait être bonne, interrompit Euphorbe, dans des sieclessiècles où l'on lisoitlisait &et où l'on étudioitétudiait. Nous en sommes dispensés aujourd'hui. Nous avons des dictionnaires &et des abrégés : cela nous suffit. Je ne prétends pas justifier le mauvais goût de ces temps reculés. On citaitcitoit trop &et trop souvent ; le prédicateur dans la Chairechaire, s'appuyoitappuyait sur Aristote &et SénéqueSénèque ; l'avocat au Barreau, alléguoitalléguait S.Saint ChrysostômeChrysostome &et S.Saint Thomas. Mais ne donnons-nous pas dans l'excès contraire ? &et ne renonçons-nous pas à être sçavanssavants, dans la crainte [p.101] de le paroîtreparaître ? Notre siéclesiècle est éclairé, &et se flatte beaucoup de l'être : s'il se trouvoittrouvait aujourd'hui un nouvel Amiot, qui s'avisât de présenter à quelque grand seigneur, une épigramme Grecquegrecque, croyez-vous qu'il eût une réponse différente, de celle que Henri II fit au premier ; c'est du Grec : à d'autres ? Quoiqu'il en soit, si nous voulons plaire dans le récit, évitons toutes les citations qui ne sont pas indispensables, ou d'une utilité évidente.
Vous mettez, sans doute, dans ce dernier genre, répliqua Timagène, celles qui se rencontrent dans nos meilleurs historiens, lorsqu'ils rapportent les faits dans les mêmes termes, &et dans le vieux langage où ils ont été écrits par les Auteursauteurs qu'ils consultent, tels que Joinville, Philippes de CominesPhilippe de Commines &et autres. Il y en a quelques-unes de cette especeespèce dans le président Hénault, quoiqu'il n'écrive qu'un abrégé.
De ces citations, répondit Euphorbe, si elles sont distribuées avec prudence, on retire un double avantage. Elles servent de preuve à ce que l'on avance, en montrant les sources où l'on a puisé ; &et elles répandent dans le récit une variété qui plaît, en nous remettant sous
[p.102]
les yeux les expressions simples, naïves &et énergiques de nos ancêtres.2525Bérardier perpétue ici l'idée, présente chez le père Bouhours ou chez Jean Frain de Tremblay que la langue des époques plus anciennes avait plus d'énergie ; voir Michel Delon, L'Idée d'énergie, 1988 (voir bibliographie).
Mais il me semble qu'elles doivent toujours renfermer quelque chose de frappant, soit pour l'expression, soit pour la pensée, qui puisse excuser la liberté qu'on prend de changer, pour ainsi dire, de langage. Telle est celle par où débute La Fontaine, dans la fable du rat &et de la grenouille.
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui
Qui souvent s'engeigne soi même.
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui,
Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.
Telles sont les paroles que CominesCommines met dans la bouche de Louis XI, pour excuser sa familiarité, &et que rapporte le président Hénault : Lorsque orgueil chemine devant, honte &et dommage suivent de bien près. Dans le fabuliste, la force d'une expression surannée, &et dans l'historien, la richesse de la pensée, présentée sous un air simple &et naïf, surprennent agréablement le lecteur.
Il faut convenir, ajouta Timagène, que dans les ouvrages d'esprit, comme
[p.103]
dans toutes les autres productions de l'art, la variété contribue beaucoup à prévenir le dégoût &et l'ennui. Mais je trouve cependant, que par elle-même, elle n'a pas un certain je ne sais quoi qui nous attache.2626Pour la notion du 'je ne sais quoi', voir notre note page 61.
Ce parterre émaillé de mille fleurs différentes, charme les yeux : pourrait-on les tenir fixés un quart-d'heure seulement sur cet objet, tout agréable qu'il est ? Il en est de même, selon moi, de ces livres intitulés : Pensées Diverses, Recueils de Pièces Fugitives. Il y règne une prodigieuse diversité : cependant, on en abandonne la lecture, avec autant de facilité qu'on l'avaitavait commencée. Je crois en appercevoirapercevoir la cause dans le défaut d'intérêt. Ces sortes d'ouvrages parlent toujours à l'esprit &et jamais au cœur. C'est un bouquet qui flatte un moment l'odorat, &et qui se fâne aussi-tôtaussitôt. Tout ce qui nous intéresse, au contraire, a des grâces constantes, &et qui ne fatiguent jamais. Je vous avoue mon faible ; c'est l'intérêt qui me plaît dans un ouvrage.2727Sur la notion d'intérêt, voir nos remarques à la page 105.
C'est un charme divin, un art magique, qui s'empare de notre ameâme, &et la conduit à son gré. Plus puissant que la baguette des Féesfées, tantôt il arrache des larmes, tantôt il répand dans les cœurs
[p.104]
la joie, la tristesse, ou l'horreur. En vain prétendroitprétendrait-on lui résister : plus on fait d'efforts pour combattre, plus on est asssuré d'être vaincu.
C'est cela précisément, interrompit Euphorbe, qui rend les spectacles dangereux, sur-toutsurtout à la jeunesse. Un poëmepoème dramatique, sans intérêt, est une especeespèce d'automate : on n'en soutient pas même la lecture. Ce sont donc ceux qui intéressent le plus, qu'on recherche avec le plus d'empressement. Jugez maintenant quel effet ces représentations doivent faire sur un cœur jeune encore &et qui n'est point en garde. Que l'illusion théâtrale ne produise point le plaisir que nous y éprouvons, comme le prétend M. l'abbé Dubos, &et qu'il ne soit dû qu'à l'émotion qu'excite en nous l'imitation d'un objet intéressant, c'est une question qu'il est inutile d'examiner ici.2828Euphorbe fait référence aux Reflexions critiques sur la poésie et sur la peinture de l'abbé Dubos, parues en 1719 (voir bibliographie).
Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que pour nous attacher, il faut mettre en jeu des passions, qui tout artificielles qu'on les suppose, ressemblent si bien aux véritables, qu'on peut s'y tromper. L'intérêt seul peut faire jouer ces ressorts, &et s'il ne s'attachoitattachait qu'à réveiller des passions légitimes, telles que l'horreur pour le vice &et la compassion pour les
[p.105]
innocents malheureux, son utilité égaleroitégalerait ses charmes. Au reste, pour nous former une idée juste de ce qu'on appelle intérêt, on peut dire, je crois, que c'est un penchant secret du cœur, qui nous rend sensibles aux événemensévénements heureux ou malheureux que nous entendons raconter, ou dont nous sommes les témoins.2929L’intérêt et l’intéressant deviennent des catégories esthétiques centrales, au XVIIIe siècle. Voir, pour plus de renseignements, le dossier critique.![]()
Je vous passe aisément la définition, repartit Timagène, pourvu que nous examinions comment on le fait naître.
Tout l'artifice, reprit Euphorbe, consiste à faire agir le sentiment. La variété dont nous nous entretenions tout-à-l'heuretout à l'heure, fait les délices de l'esprit ; &et le sentiment est l'ameâme de l'intérêt, qui l'augmente à son tour &et le fortifie. L'imagination est une faculté vive &et impétueuse ; bien-tôtbientôt elle cesse de s'occuper de ce qui lui plaisoitplaisait le plus ; son feu demande sans cesse un nouvel aliment. Le sentiment est constant &et durable ; &et plus l'émotion qu'il éprouve est forte &et bien ménagée, plus il se fixe à l'objet qui en est la cause. On lit avec plaisir, pendant un quart d'heure, unune ode pleine de chaleur, &et bien versifiée ; mais tout un peuple, pendant plus de deux heures, demeura [p.106] attentif à la représentation d'Athalie ; il y verse des larmes ; il en sort à regret. L'un &et l'autre de ces ouvrages attache par l'attrait du plaisir ; mais le premier n'a que des charmes, &et le second met en mouvement les passions ; &et par-làpar là même, il intéresse. Car tout ce qui produit en nous une vive émotion, a le droit de nous attacher.
Sur ce principe, ajouta Timagène, je ne vois rien de si contraire à l'intérêt, que cette affectation d'esprit trop familierefamilière à beaucoup d'écrivains. L'éclat des pensées, la richesse du stilestyle, l'harmonie même &et la cadence des phrases occupent l'esprit presque tout entier, &et nuisent à l'impression qu'auroitaurait fait l'objet lui-même, sans tout cet appareil étranger. Vous vous rappeliez, peut-être, l'éloge funèbre du cardinal de Fleury qui fut fait, il y a quelques années, dans la capitale de ce Royaumeroyaume. Tout y étoitétait au profit de l'orateur, &et rien, ou presque rien, pour le ministre. Les portraits, les pensées ingénieuses, les descriptions brillantes, les antithèses recherchées y étoientétaient prodiguées. Après la lecture de cet ouvrage, on s'écriait, quel stilestyle ! quelle abondance ! que d'esprit ! Mais presque personne ne [p.107] songeoitsongeait à dire, quelle perte a fait la France ! Le sentiment, sans doute, étoitétait étouffé sous les ornemensornements de l'éloquence. Cherchons donc, s'il vous plaît, quels sont les moyens les plus propres pour exiter certe douce émotion du sentiment, dont les chaînes, pour être de roses, n'en sont pas moins invincibles.
On peut bien dire ici, avec l'abbé du BosDubos, repartit Euphorbe, que le goût décide mieux du mérite d'un ouvrage, que les raisonnemensraisonnements les plus exacts. La règle la plus sûre pour savoir si l'on a réussi, est d'examiner si le récit nous affecte nous-mêmes, &et fait impression sur les autres. Essayons néanmoins d'analyser, le moins mal qu'il sera possible, ces affections de notre ameâme, qui produisent l'intérêt. Le ressort le plus puissant &et le plus général de nos actions est cet amour de nous-mêmes qui veille à notre conservation particuliereparticulière &et à notre bien-être. Nous démêlons encore dans notre cœur une inclination secrète qui nous attache à nos semblables, &et qui fait le lien de la société. L'assassin, qui dans les détours d'une forêt poignarde le voyageur pour lui ravir son argent, en travaillant à son propre bien, est obligé de vaincre [p.108] la répugnance naturelle qu'il éprouve pour ce crime affreux. De ces divers sentimenssentiments, naît dans tous les hommes un double intérêt. L'un est général : nous le connaissons sous le nom d'humanité ; il nous rapproche de tous les êtres raisonnables, &et nous rend citoyens de l'univers. Le Huron le plus farouche, à la vue d'un étranger qu'on égorge, devient sensible, &et se porte machinalement à le secourir. L'autre est particulier, &et varie selon nos passions, nos caracterescaractères, nos habitudes &et les différentes situations où nous nous trouvons. Parmi tous les hommes, il nous donne plus d'inclination pour ceux d'un certain état, d'un certain pays, d'une certaine ville, d'une certaine condition : il nous affectionne à nos parensparents &et à nos amis, à notre argent même, à nos possessions &et à tout ce qui peut avoir rapport à ces objets.
Que de gens, interrompit Timagène, que l'intérêt particulier rend les fléaux de l'univers, dont ils devroientdevraient être les citoyens !
C'est l'abus de l'amour-propre ; j'en conviens, continua Euphorbe : mais c'est dans cet abus même que l'auteur d'un récit peut trouver de quoi rendre intéressant son ouvrage.
[p.109] Fort bien, reprit Timagène, je vous entends : nous mettrons sous les yeux du lecteur, un héros qui périt de douleur de voir l'objet de sa passion engager sa foi à un autre, &et nous nous efforcerons de le rendre sensible à ce malheureux sort : nous l'intéresserons pour un scélérat adroit, qui vient à bout, à force d'artifice, de détrôner son souverain, &et de se faire un grand nom : nous obtiendrons son estime, pour un jeune libertin qui emploie son esprit &et son habileté à tromper un père crédule, afin de satisfaire une passion aveugle, &et qui se trouve enfin réduit à la plus honteuse misère. Je suis votre serviteur. J'aimerais mieux ne lire jamais, que de m'intéresser pour de pareils événements.
Vous me faites injure, repartit Euphorbe, si vous croyez que ce soit là ma façon de penser. Quand je dis qu'un auteur doit profiter des scènes que donnent les passions &et les vices des hommes, afin de rendre son ouvrage intéressant, j'entends bien que cet intérêt sera tout en faveur de la vertu. Si la fidélité de l'histoire l'oblige à rendre justice aux talents &et à l'habileté d'un scélérat, l'adresse du récit doit inspirer
[p.110]
de l'horreur pour l'abus qu'il en fait ; &et je condamne avec vous ces écrivains malheureux qui font goûter à leurs lecteurs le poison le plus funeste, en les prenant par leur faible ; je veux dire en flattant leurs penchants déréglés. Mais avec cela, il n'en est pas moins vrai que l'écrivain le plus jaloux d'être utile, trouve dans ces désordres mêmemêmes une source inépuisable d'intérêt. S'intéresse-t-on autant pour la vertu, lorsqu'elle est libre &et sans obstacle, que quand elle gémit sous les coups du crime heureux &et puissant ? Pour être utile aux hommes, il faut leur plaire ; &et pour leur plaire, il faut les intéresser.3030Bérardier de Bataut mêle ici, de manière caractéristique, des aspects de la théorie esthétique du XVIIe &et du XVIIIe siècle. Les théoriciens du XVIIe siècle avaient instauré une hiérarchie théorique nette entre l’instruction avant tout morale &et le plaisir esthétique, le dernier n’étant que le moyen pour produire la première ; idée que Bérardier reprend. Au XVIIIe siècle, l'abbé Batteux distingue les beaux-arts des autres arts par ce que leur finalité première est le plaisir &et non l'utilité ; position que Bérardier n'adopte pas. Bérardier ajoute cependant l'idée que le plaisir esthétique dépend à son tour de l'intérêt, catégorie qui implique également la prise en compte de la perspective de réception, position caractéristique des théoriciens du XVIIIe siècle. Pour plus de renseignements, voir Nathalie Kremer, Préliminaires à la théorie esthétique du XVIIIe siècle, 2008 (voir bibliographie), en particulier le chapitre « Instruire ou plaire ? Finalité des beaux-arts », p. 28-43. Sur la notion d'intérêt, voir notre note page 105.![]()
Pourvu qu'on s'y prenne de cette manière, répliqua Timagene, je suis d'accord avec vous. Ainsi, en mettant à part tout ce qui peut flatter la malignité où les affections déréglées du cœur humain, je crois que dans le genre d'écrire dont nous parlons, pour s'assurer du succès, il faut préférer l'intérêt particulier au général. Ce qui nous touche personnellement a sur notre âme un tout autre empire, que ce qui nous est commun avec le reste des hommes. Cet empire est si puissant, qu'il nous fait trouver du plaisir dans le spectacle des
[p.111]
dangers les plus affreux, où les autres sont exposés, par l'assurance où nous sommes d'en être nous-mêmes exempts. Vous connaissez ces vers fameux d'un poète latin, 3131Pour une utile mise au point, tant de l'histoire du 'naufrage vue de loin' depuis Lucrèce que de ses réalisations narratives au XVIIIe siècle, voir Michel Delon, « Naufrages vus de loin », 1988 (voir bibliographie).![]()
Suave mari magno, turbantibus æquora ventis,
E terra alterius magnum spectare laborem.
«« C'est un objet charmant, pour un homme placé sur le rivage, d'appercevoir un vaisseau battu de la tempête, &et d'être témoin du péril &et du désespoir de tout l'équipage. »»
Tout le monde n'est pas du même avis que Lucrèce, interrompit Euphorbe. Le poète rejette ce sentiment sur la malignité du cœur humain, jointe à la persuasion où l'on est que le péril ne nous regarde point ; mais d'autres l'attribuent à l'émotion vive &et animée qu'excite en nous la vue d'un objet aussi pittoresque qui s'empare de toutes les facultés de notre âme, &et les tient en suspens. Je me rangerais volontiers du coté de ceux-ci : car enfin, personne ne s'avise de réfléchir dans cette circonstance, s'il est à couvert des maux auxquels [p.112] les autres sont en proie. On y pense même si peu, que quand un intérêt vif &et particulier vient alors se joindre à ce trouble, où l'on trouve des charmes, on ne balance pas à s'exposer soi-même aveuglement à la mort la plus certaine. Une épouse, un père, se précipiteront au milieu des eaux ou des flammes, pour en arracher un époux où un fils, &et ne s'appercevront pas qu'ils vont périr eux-mêmes, sans pouvoir secourir ceux dont le danger les effraye.
Tout cela est fort bon, reprit Timagène : mais, pouvez-vous en dire autant de ce plaisir barbare que goûtaient les Romains, en voyant des gladiateurs s'égorger sous leurs yeux, &et l'arène baignée de leur sang ?
Sans doute, continua Euphorbe. Un Romain, dès l'âge le plus tendre, accoutumait sa vue à ces spectacles sanglants ; dans des combats presque continuels il fortifiait cette habitude, &et la peinture où la simple description de ces jeux cruels, qui suffirait pour vous émouvoir avec plaisir, n'aurait effleuré que la superficie de son âme, &et l'aurait trouvé insensible. Ne commençons-nous pas nous-mêmes à nous apprivoiser avec ces
[p.113]
objets ? Nos tragiques du siècle dernier avoientavaient grand soin de ne point mettre sous les yeux du spectateur, des héros expirants. Nous devenons plus intrépides aujourd'hui ; nous imitons nos voisins, &et nous voulons voir par nous-mêmes l'effet du poison &et du fer.3232Voir, pour l'analyse d'un exemple de cette pratique théâtrale modifiée, Kate Tunstall, « Racine in 1760 and 1910 », 2005 (voir bibliographie).
Le grand art, pour rendre un récit intéressant, est donc d'examiner avec soin, quelle impression ferait l'objet lui-même sur ceux qui doivent en lire ou en entendre le détail : ce qu'on ne peut découvrir qu'en étudiant leur caractère, leurs usages &et leurs mœurs. Les Grecs, plus délicats &et plus sensibles que les Romains, &et moins faits aux horreurs du carnage, ne se prêtèrent que fort tard aux divertissements de l'arène. En adoptant les usages de leurs vainqueurs, ils en prirent la férocité. Ainsi, ce qui amusera tout un peuple, en révolterait un autre. C'est à quoi le narrateur doit faire une sérieuse attention, en observant d'ailleurs, que la représentation d'un objet a bien moins de force pour émouvoir l'esprit &et le cœur, que n'aurait la présence de l'objet lui-même. Nous entendons avec un sentiment de compassion, mêlé de plaisir, la description de la mort de Mithridate ou de Pompée ; si nous eussions
[p.114]
été dans le sénat aux Ides de Mars ; le corps de César percé de vingt-deux coups de poignard, &et couvert de sang, nous eût causé de l'horreur. En un mot, c'est le mouvement que l'on donne à nos passions qui nous captive &et nous intéresse, pourvu que cette agitation ne soit pas assez violente pour devenir désagréable. L'action du feu est douce &et gracieuse à une certaine distance ; si l'on s'en approche de trop près, elle divise, elle déchire &et produit la plus vive douleur.
De tout ce que vous venez de dire, poursuivit Timagène, il est aisé de conclure qu'il y a certaines personnes plus difficiles à ébranler que d'autres ; ce qui me persuade encore davantage, qu'il faut préférer l'intérêt particulier au général. Le Tartare le plus sauvage, s'il a des enfants, ne pourra refuser des larmes au sort de Brutus, forcé d'immoler ses deux fils à la liberté publique. Les Romains, tout insensibles qu'ils étoientétaient aux spectacles les plus barbares, ne voyaient qu'avec la plus vive émotion, un de leurs citoyens traîné dans les prisons pour dettes, parce que cet objet les intéressait tous en particulier.
Il est incontestable, reprit Euphorbe,
[p.115]
que ce qui nous touche personnellement, agit avec bien plus de force que tout ce qui n'a que des rapports généraux &et communs avec nous. Mais reconnaissez aussi que dans cette circonstance, on perd, pour ainsi parler, en largeur, ce que l'on gagne en profondeur. On fait une impression plus forte &et plus durable : mais il y a moins de personnes qui en éprouvent les effets. La mort d'un visir étranglé à la Porte, met en mouvement ses parents, ses amis, peut-être une bonne partie de Constantinople ; au-delà, elle sert seulement d'entretien aux nouvellistes.3333« Nouvelliste. subst. masc. Qui est curieux de sçavoir & de debiter des nouvelles. », Dictionnaire de l'Académie française (1e éd., 1694).![]()
Eh bien, répliqua Timagène, pour terminer le différend, unissons l'un &et l'autre intérêt, autant qu'il nous sera possible. Sans doute, alors vous serez content. Il est peu de poètes, selon moi, qui les aitaient mieux rapprochés tous les deux, que Virgile dans son Énéide. Un héros de la plus illustre naissance, vertueux, aussi intrépide qu'il est humain &et généreux, capable d'une faiblesse, mais incapable d'un crime, éprouve tous les malheurs &et tous les revers qui semblent devoir être réservés aux scélérats. Il en triomphe enfin par sa constance, &et fonde un grand empire. Il
[p.116]
n'est point d'homme, quand on le supposerait né dans l'épais climat de la BœotieBéotie3434La Béotie, région de Grèce centrale.
, qui ne prenne part aux dangers que court le fils d'Anchise, soit dans les longs voyages, soit dans les guerres qu'il est obligé de soutenir en Italie. Mais pour les Romains, l'intérêt étoitétait encore bien plus vif. Dans Énée, Auguste retrouvait l'auteur de sa race, son propre caractère, &et jusqu'à ses défauts. Le peuple de Rome voyait avec plaisir dans l'aventure de Didon la naissance de Carthage, cette fière rivale qu'il avoitavait vaincue, &et la source de ses démêlés avec elle. Quel objet plus flatteur pour les Patriciens &et les grands, que d'appercevoir leurs noms &et leurs familles annoncés si longtemps auparavant tantôt par les oracles, tantôt dans les champs Élisées, tantôt sur le bouclier d'Énée, &et le ciel tout entier, occupé de leur grandeur ? Partout, l'empire du monde, promis par les destins à la ville que devait bâtir le prince Troyen, appuyait merveilleusement l'opinion favorite de ces Républicains. Assurément, Madame Dacier avouerait ici elle-même, que le chantre de Mantoue l'emporte sur son modèle.3535Il est question ici de Virgile, né à Andes près de Mantoue en Italie, &et d'Anne Dacier (1647-1720), qui publia une traduction en prose de l' Iliade puis de l'Odyssée, &et qui s'opposa à Houdar de La Motte dans ce qui devint une reprise de la « Querelle des anciens &et des modernes », au début du XVIIIe siècle. Pour une synthèse, voir Anne-Marie Lecoq, La Querelle des Anciens et des Modernes : XVIIe-XVIIIe siècles, 2001 (voir bibliographie).![]()
Je suis fort de votre avis, poursuivit
[p.117]
Euphorbe ; ces deux attraits réunis agissent puissamment sur l'âme, &et d'ailleurs, nous assurent les suffrages de tous les lecteurs tels qu'ils puissent être. 3636Le passage se trouve dans les Epistularum ad familiares (voir bibliographie), livre cinq : Ad Q. Metellum et Ceteros, lettre XII : « Nihil est enim aptius ad delectationem lectoris quam temporum varietates fortunaeque vicissitudines: quae etsi nobis optabiles in experiendo non fuerunt, in legendo tamen erunt iucundae, habet enim praeteriti doloris secura recordatio delectationem; ceteris vero nulla perfunctis propria molestia, casus autem alienos sine ullo dolore intuentibus etiam ipsa misericordia est iucunda. Quem enim nostrum ille moriens apud Mantineam Epaminondas non cum quadam miseratione delectat? qui tum denique sibi evelli iubet spiculum, posteaquam ei percontanti dictum est clipeum esse salvum, ut etiam in vulneris dolore aequo animo cum laude moreretur. Cuius studium in legendo non erectum Themistocli fuga redituque retinetur? etenim ordo ipse annalium mediocriter nos retinet quasi enumeratione fastorum: at viri saepe excellentis ancipites variique casus habent admirationem exspectationem, laetitiam molestiam, spem timorem; si vero exitu notabili concluduntur, expletur animus iucundissima lectionis voluptate. »
«Rien n'est plus propre, dit Cicéron, à faire sur un lecteur une impression agréable, que la variété des événements &et les vicissitudes de la fortune. A-t-on été malheureux ? Le souvenir de ces maux dont on est délivré, a des charmes. Ceux mêmes qui n'ont jamais éprouvé de revers, lorsqu'ils sont les tranquilles témoins des malheurs
[p.118]
d'autrui, trouvent du plaisir dans la compassion que ces infortunes font naître. Qui de nous, n'éprouve pas ce sentiment tout-à-la-fois triste &et gracieux, en voyant Epaminondas blessé à mort, à la journée de Mantinée, ne permettre qu'on arrachât le fer de sa blessure, qu'après avoir appris que son bouclier etait retrouvé, &et avec cette tranquillité au milieu des plus vives douleurs, mourir sans peine en emportant toute sa gloire dans le tombeau ? Les hasards, ajoute-t-il, que court un homme d'un mérite distingué, enfantent la surprise, la curiosité, la joie, l'inquiétude, l'espérance, la crainte : &et si la catastrophe a quelque chose de frappant, l'esprit goûte alors un plaisir parfait dans la lecture de ces événements. »» L'orateur romain, comme vous voyez, s'accorde avec vous, &et renferme sous un seul coup d'œuil, ce double intérêt dont nous parlons : il veut que notre récit affecte non seulement ceux qui se sont trouvés dans des circonstances à-peu-près semblables à celles que nous décrivons, mais qu'il puisse faire impression sur les cœurs les plus indifférents.
[p.119] Je vois parfaitement, reprit Timagène, ce qu'il exige de nous. Mais quel moyen, s'il vous plaît, d'agir également sur tant de caractères différents dans les différents hommes, &et même dans les différents peuples. L'Espagnol est fier jusque dans la misère ; il demande l'aumône, du ton dont il exigerait une dette. L'Anglais est profond, froid &et réservé jusque dans ses plaisirs ; il rit sérieusement. Le Français est délicat &et léger, même dans sa sensibilité : pour peu qu'on ne s'y prenne pas bien, en voulant lui arracher des larmes, on le porte à rire, où l'on excite ses dégoûts.
Je l'avoue, répondit Euphorbe, il n'est pas aisé d'intéresser tout le monde. Cependant, pour y réussir, autant qu'il est possible, je voudrais, dans les ouvrages de pure fiction, imaginer des événements analogues, d'abord aux sentimenssentiments que la nature a gravés dans le cœur de tous les hommes, &et d'ailleurs capables de faire une impression plus particulière encore, sur telle ou telle société pour laquelle je me proposerais d'écrire. Dans les récits où l'exactitude de la vérité ne laisserait plus de liberté à mon choix, je rapprocherais certaines [p.120] circonstances frappantes ; j'entrerais dans certains détails intéressants ; je m'étendrais plus volontiers sur certains faits de l'espèce de ceux dont vous venez de parler. Ces faits sont ceux qui ont plus de rapport, non seulement avec les idées de tout ce qui pense, mais qui sont plus conformes aux goûts, à la situation, aux usages d'un grand peuple, &et propres à les affecter par les conséquences qu'ils peuvent avoir pour lui. La vie des hommes en présente toujours un grand nombre de ce genre. C'est à l'habileté de l'écrivain d'en faire son profit.
Voilà précisément, interrompit Timagène, ce que j'admirais, il n'y a qu'un moment, dans Virgile. J'avais douté longtemps s'il convenait à un auteur, surtout dans la carrière sérieuse de l'histoire, d'étudier les goûts de ses lecteurs ; mais je vois maintenant que, sans blesser la vérité, on peut flatter certains préjugés légitimes, ou innocents, pour rendre la vertu plus aimable, &et peindre le vice sous les couleurs odieuses qu'il mérite. Les insulaires, nos voisins &et nos rivaux, sont jaloux de la liberté plus qu'aucun autre peuple. C'est peut-être un fantôme ; mais enfin, ils en sont épris. Serait-il défendu de chercher
[p.121]
à leur plaire, en peignant avec plus de force les hauts faits de ceux qui ont combattu pour elle ? Ne peut-on pas même les faire convenir adroitement des malheureux effets que produit cet enthousiasme, lorsqu'il est aveugle, &et qu'il n'a plus de règle ? Nous naissons avec l'amour pour nos souverains : ne doit-on pas savoir gré à un auteur, qui s'attache à rapprocher sous les yeux des Français, ces prodiges de dévouement dont leur histoire fait mention ? L'héroïsme des anciens habitans de Calais a produit sur la scène unune especeespèce d'enchantement ; il a rendu des milliers de spectateurs émules de leur gloire, &et leur a fait sentir qu'ils étoientétaient disposés à agir comme eux, si leur fidélité étoitétait mise à la même épreuve. Passer légèrement sur des détails de cette espèce, ce serait dérober au lecteur la partie la plus agréable &et la plus utile de l'histoire. Ce fut là, je n'en doute pas, l'espèce de magie qu'employa Tyrtée, pour ramener au combat les Spartiates découragés, &et leur faire effacer, par une victoire éclatante, leurs premières défaites.3737Tyrtée (Τυρταῖος), poète spartiate du VIIe siècle av. JC.
En effet on se passionne alors, on prend parti dans des objets dont on est séparé par les temps &et par
[p.122]
les lieux, &et l'on conçoit une vive impatience ce d'apprendre le succès d'un événement qu'on regarde comme sa propre affaire.
Cette impatience dont vous parlez, reprit Euphorbe, &et qui naît de l'intérêt, peut quelquefois tenir sa place, &et le suppléer. Elle a même souvent une origine différente de la sienne : elle est produite par la curiosité naturelle à l'homme. Si l'écrivain sait bien ménager cette passion, elle attache ; elle produit presque tous les effets que vous venez de détailler avec complaisance ; on la prendrait pour l'intérêt lui-même.
C'est, sans doute, pour exciter cette curiosité, poursuivit Timagène, que la plupart des auteurs font des préfaces, des prologues, des avant-propos ; &et qu'ils annoncent leur sujet le plus magnifiquement qu'il est possible ; tel que cet écrivain du dernier siècle, qui débute dans une histoire romaine à-peu-près par cette phrase : Je vais suivre dans son vol cet aigle rapide, qui couvrit l'univers entier de ses ailes. Un mauvais plaisant auroitaurait pu dire, qu'il faisoitfaisait bon alors : qu'on avoitn'avait rien à craindre de la pluie, ni du soleil.
Vous avez raison de dire un mauvais plaisant, répliqua Euphorbe ; car la plaisanterie ne serait pas des meilleures.
[p.123]
Au reste, la pensée gigantesque de l'auteur mérite bien une raillerie. Il est bon, sans doute, d'exposer le sujet qu'on traite : mais, selon le précepte d'Horace, il faut le faire avec modestie. C'est se ruiner d'avance, que de prendre de trop grands engagements. Le lecteur se met en garde contre ces magnifiques promesses ; ils devient plus difficile, ou peut-être il conçoit une si haute idée du sujet, qu'il est presque impossible à l'auteur d'y répondre dans la suite. En effet, avoir à remplir l'attente du public trop prévenu en faveur d'un ouvrage, &et succéder dans une place éminente à un homme du premier mérite, sont deux situations à peu près pareilles : l'une &et l'autre demande des efforts extraordinaires. Il est, je crois, un moyen plus adroit &et moins dangereux d'exciter la curiosité. Il consiste à imiter ces peintres, qui d'un beau morceau d'architecture ne laissent appercevoir qu'une partie de l'entablement &et quelques colonnes, &et jettent sur tout le reste un grand voile. Un objet qui ne se découvre qu'à moitié, irrite les désirs, &et met en jeu l'imagination, qui se figure dans
[p.124]
ce qu'elle ne voit pas, plus de beautés, peut-être, qu'il n'en renferme. Ainsi, je conseillerais à un écrivain, d'exposer son sujet de manière à en donner une idée générale, mais qui fasse désirer beaucoup plus que ce qu'on en dit : surtout d'être très attentif à ne point présenter trop tôt le succès des grands événements, le dénouement d'une intrigue importante, l'issue d'un projet intéressant. Si on les laisse entrevoir, ce doit être à travers un nuage épais, &et dans un point de vue si éloigné, que ce coup d'œil augmente l'impatience qu'avait déjà le lecteur de les examiner à loisir &et de plus près.3838Bérardier fait allusion au même principe dans le quatrième entretien, page 234).![]()
N'est-ce point là, reprit Timagène, ce que les rhéteurs appellent sustentation, ou suspension ?
Précisément, répondit Euphorbe.3939Henri Morier définira la 'suspension' de la manière suivante : « Figure qui consiste à piquer la curiosité de l'auditeur ou du lecteur, à lui faire pressentir une chose dont on retarde ensuite l'énoncé, afin de mieux combler son attente ou de surprendre davantage ». Voir Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, 1961 (voir bibliography), p. 417.![]()
Ainsi, poursuivit Timagène, ce que l'orateur doit pratiquer dans quelques endroits de son discours, ou même dans quelques phrases en particulier, le narrateur est tenu de l'observer, dans tout le cours de son ouvrage ?
N'en doutez pas, reprit Euphorbe, s'il veut fixer l'attention toujours volage &et sujette à l'ennui. C'est là ce qui nous tient en suspens, en lisant un récit sorti de la plume d'un bon auteur. Puisque [p.125] nous voici arrivés près du logis, entrons dans mon cabinet ; nous y verrons, dans différents auteurs, des exemples qui confirmeront cette règle.
Euphorbe étant entré, prit dans la bibliothèque un volume de Sénéque, &et poursuivit de la sorte. Voici une lettre que le fameux précepteur de Néron écrit à un de ses amis. Omnis dies, omnis hora, quam nihil fimus ostendit, &et aliquo argumento recenti admonet fragilitatis oblitos, cum æterna méditantes respicere cogit ad mortem. Quid sibi istud principium velit quæris ? Senecionem Cornelium equitem Romanum splendidum &et officiosum noveras: ex tenui principio se ipse promoverat, &et jam illi declivis [p.126] clivis erat curjus ad cætera. Facilius enim crescit dignitas, quam incipit. Pecunia quoque circa paupertatem plurimam moram habet, dum exilla ereptat. Hic etia Senecio divitiis imminebat, ad quas illum duæ res ducebant efficacissimæ, &et quæerendi &et custodiendi scientia. Quarum vel altera locupletem facere potuisset. Hic homo summæ frugalitatis, non minus patrimonii quam corporis diligens, cum me ex consuetudine mane vidisset, cum per totum diem amico graviter affecto, &et fine spe jacenti, usque in noctem assedisset, cum hilaris cænasset, genere valetudinis præcipiti abreptus, angina, [p.127] vix compressum arctatis faucibus spiritum traxit in lucem. Intra paucissimas ergo horas, postquam omnibus erat sani ac valentis officiis functus, decessit. Dites-moi, je vous prie, que pensez-vous de ce morceau ?
Ce que j'en pense, répondit Timagène ? D'abord, je vous avoue que si vous ne m'eussiez pas nommé l'auteur, j'aurais eu peine à le reconnaître. Je n'aurais pas imaginé que la première phrase fut sortie de la plume d'un payenpaïen.
Votre réflexion, repartit Euphorbe, me donne occasion d'en faire une autre. Lucrèce &et Sénèque ont paru à soixante ans l'un de l'autre ; tous deux sont philosophes ; tous deux ont quelque obscurité dans leur style. On ne peut refuser au dernier beaucoup d'esprit, peut-être trop, un raisonnement plus suivi, &et une grande abondance. Lucrèce est traduit, est lu avec avidité, avec enthousiasme ; &et Sénèque trouve à peine quelques lecteurs.4040Rappelons que Bérardier de Bataut est le traducteur en vers français de L’Anti-Lucrèce de Melchior de Polignac.
C'est que l'un est le chantre de la volupté, &et l'autre, l'orateur
[p.128]
de la raison &et de la vertu. Mais revenons à notre objet. De quelle manière vous sentiez-vous affecté, pendant la lecture de cette lettre ?
De façon, répondit Timagène, que j'ai été sur le point de vous interrompre, pour vous demander où aboutirait enfin tout ce détail.
Vous voyez donc, continua Euphorbe, que cette impatience est unune especeespèce d'éguillonaiguillon qui pique la curiosité, &et fait prendre un intérêt plus vif à l'événement, qui vient enfin la satisfaire, pourvu cependant qu'il mérite par lui-même cet appareil ; car s'il n'avait rien que de bas &et de commun, nous serions indignés qu'on nous eût fait acheter si cher une bagatelle.
Pourquoi donc admirons-nous, reprit Timagène, la fameuse épigramme de Scarron, connue de tout le monde, qui commence par une apostrophe pompeuse à tous les monuments de l'antiquité, pour nous apprendre à la fin, que le pourpoint de l'auteur est percé par le coude ? Fût-il jamais rien de si trivial ?
Dans ces sortes d'occasions, répliqua Euphorbe, l'ironie est sensible. Qn s'aperçoit aisément que le poète n'a prétendu que nous amuser &et nous faire
[p.129]
rire. Alors plus la chute est éloignée de ce qu'on avoitavait imaginé, plus la surprise est agréable. C'est une de ces allées de jardin qui semble s'allonger à perte de vue : on s'avance, &et l'on rencontre à quarante pas un fossé qu'on n'avait pas découvert, &et à qui l'expression de l'étonnement ordinaire en pareil cas, a fait donner sa dénomination. L'abbé de Saint-Réal nous fournit un exemple de cette dernière especeespèce de suspension, en rapportant un jugement singulier de l'empereur Charles-Quint. Écoutez comme il raconte ce fait. 4141Saint-Réal, Conjuration des Espagnols 1674 (voir bibliographie), discours 6.
«Pour comprendre toute l'étendue du sens de cette action de Charles-Quint, il faut se représenter la magnificence &et la majesté sans égale de la cour de cet empereur à Bruxelles, c'est-à-dire, dans le lieu de tous ses états, où elle étoitétait plus belle, plus libre &et plus nombreuse ; qui étoitétait comme le centre de sa puissance, &et où les Allemands, les Italiens &et les Espagnols se trouvaient tous en égale considération &et sans aucune prééminence. Dans cette cour, si qualifiée, &et si remplie de
[p.130]
courtisans d'un rang dont il ne s'en trouve plus, depuis le temps qu'à Rome on comptait des rois parmi ce nombre, il faut encore s'imaginer deux femmes de la première qualité, qui sont en différend pour le pas dans une église, &et dont l'empereur, apparemment pour empêcher les querelles que cette contestation pouvoitpouvait faire naître, voulut être l'arbitre. Qui pourrait se figurer les brigues, les cabales, les sollicitations, les recommandations, les titres, les mémoires, les préjugés, &et enfin tous les moyens qu'on a coutume d'employer de part &et d'autre dans ces occasions, &et en même-temps la patience &et la sage tolérance de l'empereur, de laisser évaporer toutes ces fumées à loisir, sans en être aveuglé, bien éloigné de s'en entêter lui-même, comme la plupart des princes font de ces sortes de choses ? Qu'on se figure donc le jour qu'il devait juger cette importante affaire, arrivé ; l'attente générale de tout le monde, les désirs &et les espèces opposés des divers partis, les gageures des fols &et les prédictions des prétendus sages , le lieu &et la solemnité de l'assemblée, les cérémonies qui
[p.131]
l'accompagnèrent, la présence &et l'inquiétude des parties, &et la gravité de l'empereur : il n'est assurément personne, à présent non plus qu'alors, qui s'attendît que ce prince pour tout règlement dût ordonner comme il fit, que la plus folle des deux passât devant. Ce fut tout le contenu de son arrêt »». Il est difficile, assurément, de mieux préparer l'esprit à une catastrophe aussi plaisante.
Il me semble, dit alors Timagène, qu'entre nos historiens, un de ceux qui a le mieux réussi à mettre en mouvement cette curiosité, dont nous parlons, est l'auteur des Révolutions d'Angleterre. Il laisse attendre l'issue des évenements, sans l'annoncer trop tôt. Permettez qu'entr'autres, je vous fasse la lecture d'un endroit, qui m'a toujours attaché singulièrement. C'est la conjuration du comte de Derby, depuis duc de Lancastre, contre Richard II. Le comte, alors exilé, s'était retiré en France. Voici comment s'exprime l'historien: «Le comte étoitétait veuf, quoiqu'il n'eût encore que trente ans. Il étoitétait aimé à la [p.132] cour de France pour ses manières douces &et polies ; de sorte que le duc de Berry, oncle du Roi Charles, &et puissant dans l'état, pensait à lui faire épouser la princesse Marie, sa fille, jeune veuve de deux maris. L'affaire allait être conclue, lorsque Richard en fut averti. Comme toute la politique de ce prince allait à empêcher que le comte ne retournât en Angleterre, où sa présence rendait encore redoutable les restes de la faction de Glocestre, qui ne pouvoientpouvaient nuire sans lui, il appréhenda que cette alliance ne l'engageât à le rappeller, &et résolut d'y mettre obstacle. Pour cela, il envoya en France le comte de Salisbery, avec ordre de représenter au Roi le préjudice que ce mariage apporerait à ses affaires &et au repos de son état..... Le comte de Salisbery s'acquitta si bien de sa commission, que Charles, qui aimait tendrement la jeune Reine d'Angleterre, sa fille, &et avec qui le Roi, son gendre, en avoitavait toujours bien usé, se résolut de rompre ce mariage. Il le signifia au duc de Berry, &et en avertit le duc de Bourgogne, qui, ayant pris la commission de repondre au comte de [p.133] Derby, quand il viendrait demander la princesse, lui dit, que le Roi &et les princes de son sang ne pouvoientpouvaient se résoudre à donner leur parente en mariage à un traître, ajoutant, pour se disculper de la dureté de cette parole, qu'elle étoitétait venue d'Angleterre. Ce fut aussi contre le Roi d'Angleterre que le comte de Derby tourna tout le chagrin qu'il en conçut. Il attendait l'occasion de s'en venger, lorsqu'un contre-temps de Richard lui ouvrit un chemin facile à quelque chose de plus que la vengeance.»
Ne voilà-t-il pas, interrompit Euphorbe, ce tableau dont nous parlions il n'y a qu'un instant, où l'objet ne se montre qu'à demi, pour se faire désirer davantage ?
Après ce peu de mots, Timagène poursuivit sa lecture.
«Les Irlandais s'étaient révoltés, &et avoientavaient tué le comte de la Marck, héritier présomptif de la couronne. Richard en fut si offensé, qu'il résolut de marcher en personne contre les rebelles d'Irlande, ne faisant pas réflexion que les factieux d'Angleterre, que sa personne tenait en bride, ne manqueraient pas de profiter de son [p.134] éloignement, pour fortifier leur cabale, &et pour prendre des mesures contre lui, qu'il pouvoitpouvait aisément prévenir ; mais qu'il lui serait difficile de rompre. C'est ainsi qu'il en arriva..... Richard passa en Irlande ; dompta les Irlandais, et, sans les tristes nouvelles qu'il reçut d'Angleterre, il auroitaurait imposé le joug aux plus sauvages de ces insulaires. Ce fut pendant qu'il les poursuivait que la faction de Glocestre, trompant aisément les vues médiocres du duc d'York, travailla à faire passer le sceptre Anglais en d'autres mains....... L'archevêque de Cantorbery fut chargé de la part de tous les factieux, d'aller proposer, de leur part, au compte de Derby de monter sur le trône, &et la commission ne lui déplût pas. Il partit, lui septième, sous prétexte d'un pélerinage à S. Maur-des-Fossés, et, s'étant déguisé en moine, il arriva à Paris sans être connu. Ses lettres de créance le firent connaître au comte, qui demeurait alors à Bicêtre, maison de campagne de campagnecampagne du duc de Berry, où il eut toute la liberté &et tout le loisir de l'entretenir. Soit conscience, soit timidité, le comte fut d'abord effrayé de la proposition du prélat : il n'avait pas l'âme naturellement [p.135] mauvaise, et, pour commettre un aussi grand crime que celui qu'on lui proposait, il avoitavait besoin d'être poussé par quelque chose de plus fort que son ambition. De plus, quoiqu'il fût brave, les périls qui accompagnent ces sortes d'entreprises, ne laissèrent pas de lui faire craindre l'issue de celle dont il s'agissait ; et, comme il étoitétait sensible à la gloire, il eut peine à s'embarquer dans une affaire, dont il n'y a que le succès, toujours hazardeux &et incertain, qui puisse épargner quelque chose de l'éternelle infamie qui la suit. On peut penser que l'archevêque n'oublia pas son éloquence, pour réussir dans une négociation, où il cherchait à venger la mort d'un frère, &et à finir son exil. Il représenta vivement au comte, le mauvais gouvernent de Richard, la haine qu'on avoitavait pour lui, l'oppression des grands &et du peuple, l'injure faite aux princes du sang, par la mort du duc de Glocestre, par son propre exil, par l'injuste confiscation de la duché de Lancastre, l'opiniâtreté qu'on avoitavait à lui fermer l'entrée de l'Angleterre, qui lui tendait les bras pour le recevoir, &et qui lui ouvrait un chemin sûr &et [p.136] facile pour monter au trône : que l'affaire étoitétait concertée d'une manière à ne pouvoir manquer : que le monarque étoitétait absent : que le Régent ne se doutait de rien : qu'il parût seulement, &et que bientôt il verrait fondre autour de lui tout ce qu'il y avoitavait de capitaines &et de soldats dans le royaume, qui lui composeraient une armée, devant laquelle celle de Richard, à demi ruinée dans un pays où elle avoitavait beaucoup souffert, n'aurait pas l'audace de se montrer. Quelque impression que ces raisons fissent sur le comte de Derby, quelque piqué qu'il fut, quelque charme qu'eut pour lui la couronne, il fit voir qu'au moins jusque-là, il n'avait jamais pensé a s'en emparer, puisque tout ce que lui put dire l'archevêque, ne fit autre chose que l'ébranler, &et qu'il voulut, pour le déterminer, communiquer l'affaire à un especeespèce de conseil qu'il s'était fait d'un petit nombre de domestiques &et d'amis qui avoientavaient suivi sa fortune. Ce conseil ne balança pas, et, tout d'une voix, on fut d'avis qu'il profitât d'une occasion qu'il ne recouvrerait jamais, si elle lui échappait une fois, de relever sa Maison opprimée [p.137] et de monter sur le trône, où les vœux des peuples qui l'y appelaient, ne faisoientfaisaient qu'anticiper des quelque temps les prétentions qu'il y avait. Le comte n'avait pas assez de vertu, pour résister à tant de mauvais conseils &et à de si douces espérances. Il se détermina enfin, &et ayant pris de justes mesures pour l'exécution de son dessein, dont une des plus sages, fut de le cacher à la cour de France, sous prétexte d'aller rendre une visite au duc de Bretagne, son ami, de l'assistance duquel il avoitavait besoin, il prit congé du Roi, &et alla trouver le duc. Il en fut si favorablement reçu, qu'il crut pouvoir avec sûreté lui faire confidence d'une partie de son secret, &et lui demander du secours pour rentrer dans ses biens paternels, ne s'étant ouvert de rien de plus. En effet, le duc lui donna des vaisseaux &et des hommes même, sous la conduite de Pierre de Craon ; mais en petit nombre, l'un &et l'autre jugeant bien que le succès de l'entreprise ne dépendait pas du plus ou du moins d'hommes qu'on pourrait mener de dehors, mais de ce qu'on en trouverait au-dedans. Ce fut le commencement de juin, que le [p.138] comte de Derby, qui prit alors le nom de duc de Lancastre, partit de Vannes avec trois navires, &et qu'après deux jours de trajet, ayant un peu rodé les côtes, pour découvrir si on ne se préparait point à s'opposer à son débarquement, il prit paisiblement terre à Plymouth. L'archevêque, son guide fidèle, ne perdit point de temps, &et dépêcha à Londres avértir les chefs du parti, que le duc les allait trouver. Les mesures étoientétaient si bien prises, &et la faction en étoitétait si sûre, qu'à peine se donnât-on la contrainte de garder quelques heures le secret, jusqu'à ce qu'on eût fait une assemblée chez le maire, à qui l'archevêque avoitavait adresse son paquet. Il s'y trouva tant de monde, &et les esprits parurenr dans un si grand mouvement, qu'en un moment toute la ville fut remplie de cette nouvelle. La joie qu'elle causa fut extrême. On cria partout, Vive Lancastre. Le maire monta à cheval à la tête de cinq cents chevaux, pour aller au-devant du duc, &et cette troupe fut suivie de tant d'autres, qui, de moment en moment, sortaient de la ville, pour aller sur le même chemin, que le prince se trouva [p.139] insensiblement à la tête d'une petite armée, avant que d'arriver à Londres. Quand il fut plus près de la ville, tout le peuple sortit en foule, dans l'impatience de le voir ; &et d'aussi loin qu'on le vit, on recommença les acclamations &et les cris de joie, qu'il fit redoubler par sa bonne mine, par l'air affable dont il les saluait en passant, &et par les espérances qu'il leur donnait d'un gouvernement plus à leur gré. Comme toutes choses étoientétaient concetées, on ne perdit point de temps en délibérations ; &et le duc voulant profiter du mouvement où étoientétaient les esprits, se prépara à se mettre en marche, pour s'assurer du reste du royaume, &et combattre Richard, s'il osait paraître.... Ce prince avoitavait reçu ces nouvelles en Irlande, &et étoitétait repassé dans la principauté de Galles. Les historiens contemporains ne disent point de quel côté : les nouveaux le devinent ; les uns &et les autres parlant si diversement des mesures que l'infortuné monarque avoitavait prises pour résister à l'usurpateur, qu'on n'en peut rien dire de sûr. Ce qui est de vrai, c'est qu'elles lui manquèrent toutes par la désertion de ses sujets, même de la plupart de [p.140] ceux qui, jusque-là, avoientavaient paru lui être attachés. Le duc d'Yorck même, selon son génie, &et ne croyant pas être obligé de pousser sa fidélité, jusqu'à troubler plus longtemps son repos, qu'il aimaait par-dessus toutes choses, s'acccommoda avec le vainqueur. Quelques-uns disent que Richard, voyant cette désertion générale, congédia la meilleure partie de sa Maison, leur faisant dire par Thomas Percy, duc de Vorchestre, son sénéchal, qu'ils se réservassent à une meilleure fortune. D'autres écrivent que ce seigneur, qui étoitétait frère du comte de Northumberland, étant entré dans les sentimens de sa famille, rompit publiquement le bâton, qui étoitétait la marquç de sa charge, &et alla trouver l'usurpateur, auprès duquel le comte, son frère, s'était rendu tout des premiers. Quoi qu'il en soit, le malheureux roi se voyant ainsi abandonné, s'abandonna aussi lui-même. Sa disgrâce l'abattit tellement, que, ni ce noble désespoir qui est la dernière ressource des grands courages, ni cette espérance héroïque qui tente tout avant que de rien désespérer, ne trouva place dans son cœur. Il ne sut ni périr en roi, ni se [p.141] conserver en homme sage, pour remonter sur le trône dans un meilleur temps. Il pouvoitpouvait repasser en Irlande, de là se retirer en France, où le Roi Charles, son beau-père, qui l'aimait véritablement, &et qui étoitétait même intérressé, à cause de sa fille, à le maintenir, lui eût ouvert un asyleasile honnête, en attendant qu'il le pût rétablir, ou par une négociation, ou par les armes. Au lieu de prendre ce parti, il prit celui de s'aller renfermer avec un assez petit nombre de soldats, dans le château de Flint, proche Chester, où on lui dit qu'il pourrait tenir jusqu'à ce que le duc d'Excester, son frère, &et quelques autres de ses amis dipersés lui amenassent du secours. Pendant ce temps-là le duc approchait. Il avoitavait déjà pris Bristol, où il avoitavait fait trancher la tête au grand trésorier de Richard, &et à quelques autres de ses ministres qui s'y étoientétaient réfugiés. Ensuite de quoi, ayant appris que le prince fugitif étoitétait à Flint, il marcha de ce côté-là avec toute son armée. Il n'en étoitétait plus qu'à deux lieues, lorsque faisant réflexion que l'esprit des Anglais étant envenimé au point qu'il l'était contre le Roi, il serait difficile [p.142] de le garantir de leur fureur à leur arrivée, s'il n'avait pris quelques devants ; &et ce prince ne voulant pas souiller sa réputation d'un crime aussi affreux que celui-là, il fit faire halte à son armée, déclara que son dessein étoitétait de la précéder de quelques moments, pour engager le Roi à sortir volontairement de sa forteresse, &et à n'attendre pas qu'on l'y forçât. Il ajouta qu'il ne pouvoitpouvait se dispenser de garder ces mesures de modération en cette rencontre, &et qu'il y étoitétait résolu. Ce ménagement ne fut pas désapprouvé de ceux à qui le duc le proposa ; mais il leur donna de la défiance, &et ils ne purent s'empêcher de lui dire, avec plus de liberté que ne sembloitsemblait permettre leur aveugle dévouement, qu'il y auroitaurait du danger pour lui à rien relâcher en faveur du Roi, des desseins que l'on avoitavait pris pour son emprisonnement, &et pour sa déposition ; qu'il fallait le mener à Londres, &et le renfermer dans la tour : que l'armée l'entendait ainsi, &et qu'elle ne souffrirait jamais qu'on lui donnât le change là-dessus. Ces remontrances étoientétaient si conformes aux intentions du duc de Lancastre, qu'il n'eût pas de peine à promettre [p.143] d'y avoir une entière déférence. Ainsi, ayant rassuré les esprits, &et ordonné que l'armée continuât sa marche ordinaire, il prit deux cent chevaux avec lui, &et se rendit aux portes de Flint. Il les trouva fermées ; mais son nom, qui portait la terreur partout, les lui eut bientôt fait ouvrir, avec une condition néanmoins qu'il accepta imprudemment, &et qui lui devait être funeste, si le Roi eût été aussi capable d'une résolution hardie, qu'il l'avait été d'une précaution sage : car il fut arrêté entr'eux, que le duc entrerait lui douzième. Que n'avait-il point à craindre d'un homme, qui étant sur le point de tout perdre, ne voyait de salut qu'à ne rien ménager ? Le même principe qui l'avait rendu téméraire, le rendit fier. Etant entré où étoitétait le Roi, qui sortait de la chapelle, après avoir ouï la Messe, sans autre préparation de discours, il lui demanda s'il étoitétait à jeun, lui conseilla de manger, parce qu'il fallait incessamment partir pour Londres où on l'allait mener. Le Roi fut saisi à cette parole, &et sa frayeur redoubla beaucoup, quand, après quelque temps d'entretien, il vit paraître l'armée du duc, [p.144] qui couvrait toute la campagne. Le Roi demanda ce que c'était ; à quoi le duc ayant répondu, que c'était des troupes la plupart composées des habitants de Londres, qui le cherchaient pour l'emmener &et le renfermer dans la tour. Ignorez-vous, répliqua le Roi, la haine qu'ils ont contre moi ? Si je me mets entre leurs mains, qui me garantira de leur fureur ? hé quoi ne savez-vous point de moyen de me tirer de ce danger ? Le duc, qui n'était pas fâché d'avoir le Roi en la disposition par plus d'un titre, répartit, qu'il ne savait qu'une voie de le mettre à couvert des insultes de ce peuple si irrité, qui étoitétait qu'il se rendît à lui, &et qu'il se fît son prisonnier ; que par-là acquérant sur sa personne un droit que les lois de la guerre avoientavaient toujours rendu inviolable, il serait maître d'empêcher qu'on n'entreprît rien sur sa vie. L'amour de la vie étoitétait devenue la seule passion du faible monarque ; et, ce qui est un exemple mémorable de la bizarrerie de l'esprit humain, ce prince, qui plus d'une fois l'avait exposée lorsqu'elle étoitétait heureuse, sacrifia tout pour la conserver lorsqu'elle devint misérable. Ainsi, fermant [p.145] les yeux à sa gloire, &et oubliant qu'étant né Roi, il ne pouvait, sans avouer qu'il étoitétait indigne de l'être, renoncer à sa liberté, il prit les fers qu'on lui proposait, &et trouva en effet sous la protection du duc, la triste &et honteuse sûreté qu'il avoitavait si chèrement achetée ?»
Je ne sais si vous pensez comme moi, continua Timagène ; mais il me semble que, pendant tout ce récit, le lecteur est dans une douce émotion, qui lui fait désirer ardemment l'issue de cette intrigue. La vengeance que médite le comte de Derby n'est point expliquée trop clairement : ses délibérations &et son incertitude aux propositions de l'archevêque de Cantorbery éloignent l'idée d'une usurpation : lorsqu'il s'est enfin décidé &et qu'il s'avance vers Londres, on s'attend que son débarquement ne sera point tranquille ; que Richard, de retour d'Irlande, lui opposera une armée victorieuse : la résolution que prend l'usurpateur de devancer son armée, &et la défiance que cette démarche inspire à ses officiers tient encore en suspens ; enfin l'imprudence même avec laquelle il entre, lui douzième, dans le château de Flint, fait naître un nouveau [p.146] rayon d'espérance en faveur du malheureux monarque. Au reste, j'aurais volontiers dispensé l'auteur de la réflexion qu'il insère dans cet endroit, que l'imprudence du duc lui devait être funeste, Si le Roi eût été aussi capable d'une résolution hardie, qu'il avoitavait été d'une précaution sage. Elle m'instruit trop tôt, que Richard ne profita point de l'occasion qui se présentait de se défaire d'un rebelle.
Ce morceau est fort intéressant, reprit Euphorbe, &et peut-être ne laisserait-il rien à désirer, si on en retranchait quelques réflexions trop fréquentes, &et quelques négligences de style. Mais cet intérêt que vous y trouvez avec raison, &et qui naît de la curiosité, devient infiniment plus vif, lorsqu'on peut faire au lecteur la confidence d'un secret important, ignoré des autres principaux personnages. Vous vous rappellez l'effet surprenant de cette belle scène de Corneille,4242Dans Cinna ou la Clémence d’Auguste, tragédie de Pierre Corneille créée au Théâtre du Marais en 1639 et publiée en 1643. Dans cette pièce, par ailleurs, il y a un personnage secondaire nommé Euphorbe. Voir pour la scène évoquée ici, acte 2, scène 1 :
Que chacun se retire, &et qu'aucun n'entre ici.
Vous, Cinna, demeurez, &et vous, Maxime, aussi.
[Tous se retirent, à la réserve de Cinna &et de Maxime.]
Cet empire absolu sur la terre &et sur l'onde,
Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,
Cette grandeur sans borne &et cet illustre rang,
Qui m'a jadis coûté tant de peine &et de sang,
Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
D'un courtisan flatteur la présence importune,
N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
où Auguste délibère avec Cinna &et Maxime, pour savoir s'il abandonnera ou s'il retiendra la souveraine authoritéautorité. Quelle en est la principale cause ? L'ignorance où est l'empereur du complot de ces deux conseillers, &et la connaissance qu'en a le spectateur. On
[p.147]
voit avec une inquiétude mêlée de charmes un prince consulter sur un pouvoir usurpé, ceux qui en sont les ennemis déclarés ; &et la surprise redouble lorsqu'on les voit se partager sur ce point, &et l'un des deux lui conseiller de s'en dépouiller, tandis que l'autre veut qu'il le conserve. Le simple récit peut quelquefois produire la même impression. Je n'en veux d'autre témoin que nos livres saints, dans l'histoire de Joseph. Ce patriarche, dans son enfance, avoitavait été vendu à des marchands Ismaélites par des frères acharnés à le perdre. Cette épreuve l'avait conduit au comble des honneurs. Il étoitétait devenu le premier ministre d'Egypte, &et pendant un temps de stérilité, sa sage prévoyance fournissait des blés, non seulement à tout ce vaste empire, mais encore aux états voisins. La disette amène à ses pieds ces mêmes frères qui autrefois ont voulu le faire périr. Il les reconnaît, sans en être reconnu lui-même. Quelle situation plus délicate ! Suivra-t-il le désir d'une vengeance qui paroîtparaît aussi juste qu'elle est facile ? C'est ce que le lecteur brûle de savoir, &et ce qu'il n'apprendra que par la suite des événements ; &et ces événements le tiendront encore longtemps
[p.148]
en suspens. Pendant tout ce temps il jouira, d'un côté, de l'embarras des fils de Jacob, qui ne peuvent rien comprendre à la conduite du premier ministre ; &et de l'autre, du plaisir de Joseph, &et de ces retours de tendresse qui le mettent souvent en danger de trahir son secret. Les frères de Joseph sont donc traités d'abord fort durement : on retient prisonnier l'un d'entr'eux : pour lui rendre la liberté, on exige d'eux qu'ils amènent leur jeune frère, qu'ils ont laissé auprès de Jacob : mais ils retrouvent dans leurs sacs l'argent qu'ils avoientavaient apporté pour acheter des blés. L'année suivante ils reviennent, accompagnés de Benjamin leur jeune frère ; le viceroi les reçoit avec bonté &et les fait manger avec lui. Ces procédés honnêtes sont bientôt suivie d'une superchérie cruelle. On glisse furtivement dans le sac de Benjamin la coupe de Joseph, &et on les fait tous arrêter au sortir de la ville, comme des voleurs. On les ramène aux pieds du ministre, qui veut retenir Benjamin prisonnier &et renvoyer les autres. Juda, qui avoitavait répondu de ce jeune frère à son père Jacob, entreprend sa défense avec la plus grande vivacité. On sent bien que le dénouement approche. Voyons,
[p.149]
si vous voulez, comment il est traité par un auteur dont le style romanesque est indécent dans une histoire sainte, mais chez qui cependant l'on rencontre souvent des morceaux dignes de la noblesse de son sujet, tels que celui-ci. 4343L'appel à la note manque dans le texte original.
«Joseph ne refusa pas à son frère de l'écouter. Seigneur, reprit Juda, dans le premier voyage que nous fîmes en Égypte, vous ordonnâtes à vos serviteurs de se présenter devant vous. Vous nous demandâtes si notre père vivait encore, &et si nous n'avions point de frère. Incapables de déguisement, nous répondîmes à Monseigneur que le ciel nous avoitavait conservé notre pere, &et qu'il étoitétait d'un âge très avancé. Que nous avions laisse auprès de lui le plus jeune de nos frères, que le bon vieillard chérit aussi tendrement que s'il étoitétait encore un enfant, parce qu'il lui est né dans sa vieillesse, &et que c'est le seul qui lui reste de deux garçons qu'il a eus de celle de ses épouses qu'il avoitavait le plus aimée. L'aîné des deux, frère utérin de celui-ci, ne vit plus ; du moins son père le pleure comme mort,
[p.150]
&et Benjamin est aujourd'hui toute sa consolation. Vous nous avez témoigné que vous seriez bien aise de voir cet enfant, &et vous nous avez ordonné de vous l'amener. Nous représentâmes respectueusement alors à Monseigneur, que notre père ne pourrait se résoudre à se voir éloigné de son fils, &et que si on l'en séparait, il lui en coûterait la vie. Nous ne savons point quel attrait pouvoitpouvait avoir pour vous ce jeune inconnu ; mais nous ne pûmes vous faire changer de résolution. Vous dîtes sévèrement à vos serviteurs, que si nous manquions à conduire notre jeune frère en Égypte, nous n'eussions jamais la hardiesse de nous présenter devant vous. Nous partîmes avec ces ordres ; &et étant auprès de notre père, nous lui rendîmes compte de tout ce que Monseigneur nous avoitavait ordonné. Nous avions prévu combien il nous serait difficile de vous obéir au sujet de Benjamin. Mais nos provisions étant épuisées, notre père nous dît de retourner en Égypte, pour en faire de nouvelles. Nous ne pouvons descendre en ce royaume, lui dîmes-nous, si vous ne nous confiez notre jeune frère pour nous y accompagner.
[p.151]
Mais si vous vous faites cette violence, nous sommes prêts de partir. Autrement qu'irons-nous faire dans ce pays, oû, sans cet enfant, nous n'osons seulement nous présenter à celui qui y commande. Notre remontrance pénétra notre père de la plus vive douleur. Il nous répondit, les larmes aux yeux : Vous savez, mes enfants, que j'avais deux fils d'une épouse qui m'était bien chère. J'eus l'imprudence d'envoyer l'aîné à la campagne : vous-mêmes me fîtes dire, qu'une bête féroce l'avait dévoré, &et depuis ce temps en effet, ce cher fils a disparu, sans que j'en aie pu avoir la moindre nouvelle. Si vous emmenez celui qui me reste, &et qu'il lui arrive quelque accident, suis-je dans un âge à survivre à sa perte ? Ne voyez-vous pas que j'en mourrai de douleur ? Nous l'avons forcé, malgré ses inquiétudes, à nous confier Benjamin. &et de quel front pourrais-je, Seigneur, aller me présenter à ce tendre père, sans lui rendre un fils au retour duquel je sais que sont attachés ses jours ? Il en mourra, Seigneur, s'il ne le voit pas le premier à la tête de la troupe. Nous aurons à nous reprocher d'avoir avancé la mort
[p.152]
du meilleur de tous les pères. Moi, votre serviteur, je me suis chargé personnellement de Benjamin : j'ai répondu en mon nom que je le reconduirais en Chanaan,4444Le Pays de Canaan désigne la partie du Proche-Orient située entre la Méditerranée &et le Jourdain.
sous peine d'encourir pour toujours l'indignation de mon père. C'est donc à moi, Seigneur, d'être votre esclave, &et vous me voyez prêt à toutes les rigueurs où vous voudrez me condamner. Accordez-moi seulement la grâce de Benjamin, &et qu'il retourne avec mes frères. Mais quoique vous ordonniez, si Benjamin demeure en Égypte, jamais je ne verrai la terre de Chanaan. Je ne puis me résoudre à retourner auprès de mon père, sans lui rendre son fils ; &et vous-même, Seigneur, me croyez-vous le cœur assez dur, pour pouvoir être le témoin de son désespoir, &et bientôt après de sa mort ? Joseph n'eût-il eu pour les enfants de Jacob que des sentimenssentiments d'humanité, il n'eût pu se défendre de ce qu'il y avoitavait de touchant dans un récit si simple &et dans des dispositions si généreuses. Mais Juda, sans le savoir, parlait à un frère ; il lui racontait ses propres aventures ; il attaquait son cœur par tous les endroits sensibles ; &et certes il étoitétait bien
[p.153]
difficile que Joseph pût soutenir plus longtemps le personnage de juge, avec des hommes qu'il aimait, qu'il savait innocents, &et qu'il connaissait pour ses frères. lui en coûtait trop pour se faire violence. Juda s'étant prosterné le visage contre terre, en attendant sa réponse, il ordonna à tous les Égyptiens de se retirer de son appartement &et de le laisser seul avec ces étrangers. Sa première réponse, dès qu'il fut en liberté, furent des soupirs, des sanglots &et des larmes. Les seules paroles qu'il put dire, en élevant la voix dans sa langue maternelle, furent ces trois mots : Mes frères, je suis Joseph : est-il donc vrai que mon père vive encore ? À cette déclaration, les frères de Joseph, frappés tout-à-la-fois d'un sentiment confus de surprise, de joie, de frayeur, demeuraient comme des hommes interdits. Ils n'osaient seulement lever les yeux, pour s'assurer si ce n'était point un phantôme. Durant quelques moments, un silence profond règna entr'eûx, sans que Joseph, qui avoitavait le cœur serré, pût rien dire de plus, ou que ses frères, tous tremblants, pussent lui répondre un seul mot.»
[p.154]
Assurément, si l'historien nous eût prévenu dès le commencement de son récit, que Joseph étoitétait résolu de se faire connoîtreconnaître à ses freresfrères, il nous auroitaurait enlevé une grande partie du plaisir que nous laisse cette incertitude : d'un autre côté, s'il nous eût laisse ignorer jusqu'à la fin, que le vice-roi d'Égypte étoitétait Joseph, la surprise peut-être eût été plus grande ; mais que seroientseraient devenues tant de situations intéressantes que renferme cet événement ? Par exemple, celle où les freresfrères de Joseph maltraités à leur arrivée, se reprochent la cruauté dont ils ont usé à l'égard d'un frerefrère innocent, &et font ces réflexions dans leur langue maternelle, en présence de Joseph, de qui ils croyoientcroyaient n'être pas entendus. Les endroits où Juda, dans son discours, rappelle à son frerefrère, sans le connoîtreconnaître, sa propre histoire, &et lui peint la tendresse de son perepère, feroientferaient-ils sur nous la même impression ? Nous y reconnoîtrionsreconnaîtrions la voix de l'éloquence, &et non pas le cri de la nature.4545Cette dernière remarque s'inscrit dans une méfiance envers la rhétorique caractéristique du XVIIIe siècle ; voir Michel Delon, « Procès de la rhétorique, triomphe de l'éloquence (1775-1800) », 1999 (voir bibliographie).![]()
Heureux l'écrivain, répliqua Timagène, à qui l'histoire fournit des faits susceptibles de pareils ornemensornements. S'il est adroit, il peut mettre en pratique le précepte que Vida ne donne que pour
[p.155]
la poësiepoésie. II expose en beaux vers tout ce que nous venons de dire.4646Timagène fait référence à Marco Girolamo Vida ou Marcus Hieronymus Vida (1485-1566), un écrivain &et poète italien de la Renaissance. Le passage cité est tiré de son De arte poetica (Sur l’art de la poésie) de 1527, ouvrage inspiré par Horace. Cet ouvrage fait partie des quatre poétiques traduites &et commentées par l'abbé Batteux, en 1771, dans ses Quatre Poétiques (voir bibliographie). Le passage cité ici se trouve dans le second livre, pages 78-84. Bérardier ne suit cependant pas la traduction de Batteux.
Quoique ce morceau ne soit pas nouveau pour vous, je crois que vous en entendrez encore la lecture avec plaisir. 4747Marcus Hieronymus Vida, Poetica (1527), dans : Les Quatre Poëtiques, 1771 (voir bibliographie), pages 78-84. Bérardier ne suit cependant pas ici la traduction de Batteux.![]()
Primus at ille labor, versu tenuisse legentem
Suspensum, incertumque diu, qui denique rerum
Eventus maneant, quo tandem durus Achilles
Munere placatus régi, rursum induat arma
In Teucros, cujusve dei Laërtius heros
Auxilio, Polypheme, tuis évadât ab antris,
Lectores cupidi expectant, durantque volentes,
Nec perferre negant superest quodcunque laborum,
Inde licet fessos somnus gravis avocet artus,
[p.156]
Aut epulis placanda fames, Cererisque libido.
Hoc studium, hanc operam sero dimittimus ægri.
. . . . . .
Haud tamen omnino incertum metam ufque sub ipsam
Exactorum operum lectorem in nube relinquunt.
Sed rerum eventus nonnulli sæpe canendo
Indiciis porro ostendunt in luce maligna,
Subiustrique aliquid dant cernere noctis in umbra.
Hinc pater Æneam, multique instantia vates
Fata docent, Latio bella, horrida bella manere,
[p.157]
Atque alium partum Trojanis rebus Achillem.
Spem tamen incendunt animo, firmantque labantem,
Spondentes meliora &et res in fine quietas.
Ipse quoque agnovit per se, cum in limine belli
Navibus egressus turmas invasit agrestes,
Atque (omen pugnæ) prostravit morte Latinos,
Occiso, ante alios, qui sese objecerat hoste.
Fata Menætiades etiam prædixerat olim
Victori moriens majori instare sub hoste,
[p.158]
Quamvis haud fuerit res credita : tu quoque, Turne,
Prævidisse tuos poteras, heu perdite, casus
Longe ante exitium, cum crebro obscœna volucris,
Per clypeum, perque ora volans stridentibus alis,
Omnem turbavit mentem, admonuitque futuri.
Hinc tibi tempus erit, magno cum optaveris emptum
Intactum Pallanta, &et cum spolia aurea balthei
[p.159]
Oderis, atque tibi haud stabit victoria parvo.
Nam juvat hæc ipsos inter præscisse legentes,
Quamvis fint &et adhuc confusa &et nubila porro.
Haud aliter longinqua petit qui forte viator
Mœnia, si positas altis in collibus arces,
Nunc etiam dubias, oculis videt, incipio ultro
Lætio ire viam, placidumque urgere laborem,
Quam cum nusquam ullæ cernantur, quas adit, arces,
Obscurum sed iter tendit convalibus imis.
En vérité, poursuivit Euphorbe, je suis ravi que vous ayez quelque amitié pour le poëtepoète de Crémone. Ce bon prélat se délassoitdélassait des fonctions du ministereministère avec la muse de Virgile, dont il étoitétait presque compatriote. Il me paroîtparaît, qu'à son exemple, ses vers vous ont [p.160] servi à égayer les travaux de Bellone. Mais je m'apperçoisaperçois que le jour s'avance. Vous vous proposiez, je crois, d'aller surprendre quelque lapin. Il est temps d'exécuter votre projet ; &et je compte que vous ne reviendrez pas les mains vuidesvides.
Si je reviens les mains vuidesvides, repartit Timagène, j'aurai du moins la tête bien garnie.
- p.69
- p.70
- p.71
- p.72
- p.73
- p.74
- p.75
- p.76
- p.77
- p.78
- p.79
- p.80
- p.81
- p.82
- p.83
- p.84
- p.85
- p.86
- p.87
- p.88
- p.89
- p.90
- p.91
- p.92
- p.93
- p.94
- p.95
- p.96
- p.97
- p.98
- p.99
- p.100
- p.101
- p.102
- p.103
- p.104
- p.105
- p.106
- p.107
- p.108
- p.109
- p.110
- p.111
- p.112
- p.113
- p.114
- p.115
- p.116
- p.117
- p.118
- p.119
- p.120
- p.121
- p.122
- p.123
- p.124
- p.125
- p.126
- p.127
- p.128
- p.129
- p.130
- p.131
- p.132
- p.133
- p.134
- p.135
- p.136
- p.137
- p.138
- p.139
- p.140
- p.141
- p.142
- p.143
- p.144
- p.145
- p.146
- p.147
- p.148
- p.149
- p.150
- p.151
- p.152
- p.153
- p.154
- p.155
- p.156
- p.157
- p.158
- p.159
- p.160


Post new comment