Introduction

par Christof Schöch


1. Un traité sous forme de dialogue

L’Essai sur le récit s’inscrit dans la tradition, très vivante aux siècles classiques, du dialogue philosophique platonique : ici, deux personnages s’entretiennent de la « manière de raconter » dans différentes sortes d’écrits. Ils se sont retrouvés dans la maison d’Euphorbe, situé à l’écart du trouble mondain dans une campagne agréable, donc dans un lieu propre à la réflexion.

Chaque entretien commence par une rapide description de l’endroit où a lieu l’entretien et par une légère esquisse d’un cadre narratif, ce qui place les deux personnages dans une situation de communication concrète et rattache les objets des entretiens aux personnages. Les rôles des deux personnages sont assez clairement définis : Euphorbe, qui a consacré la majeure partie de sa vie aux belles-lettres, est dans le rôle de Socrate qui fait « accoucher » Timagène, ancien militaire et homme de bon sens, de connaissances et d’aperçus insoupçonnés.

L’un ou l’autre des deux interlocuteurs est toujours là pour exemplifier, nuancer ou interroger la position de l’autre, et les entretiens progressent par la dynamique de ces échanges. Dans leurs débats, les deux interlocuteurs s’appuient sur des références solidement ‘classiques’ : avant tout sur la Rhétorique de Quintilien, le De arte poetica d’Horace, plus rarement sur l’Art poétique et les Épitres de Boileau. Ils renvoient parfois, avec une certaine distance critique, aux Réflexions critiques de l’abbé Dubos. Ils s’appuient également sur un grand nombre d’exemples puisés dans la bibliothèque d’Euphorbe qui est bien fourni en auteurs notamment de l'Antiquité latine ainsi qu’en auteurs français, principalement du dix-septième et du dix-huitième siècle. (Un relevé des textes cités par les deux interlocuteurs se trouve dans la section bibliographique du présent dossier.)

La structure « maïeutique » du dialogue platonique n’est cependant que superficielle et ne cache qu’imparfaitement une volonté assez transparente de faire passer un certain savoir. En réalité, les douze entretiens sont didactiques sinon normatifs, le savoir qu’ils communiquent étant le résultat des réflexions et des échanges éclairés, raisonnés et équilibrés des deux personnages. La forme dialoguée a une fonction réelle et importante pour le contenu de l’ouvrage, parce qu’elle permet d’énoncer des prises de positions marquées, extrêmes, même si elles sont immédiatement nuancées, dans la suite de l’entretien, sans pour autant être gommées ; cette stratégie étend les possibles du discours théorique, en particulier aux points névralgiques de l’ouvrage, comme par exemple la définition du récit.


2. Structure de l’ouvrage

Les entretiens portent sur le récit et la (bonne) manière de raconter dans des œuvres de fiction tels que la fable, le roman ou le conte aussi bien que dans les ouvrages de non-fiction comme l’histoire, l’éloquence ou le récit oral d’un fait quotidien. L’objectif est même, de manière parfaitement explicite, d’enseigner une compétence narrative critique qui doit permettre au lecteur de reconnaître les « pièges » qu’un auteur peut lui tendre en introduisant une perspective biaisée et partisane dans la présentation de son récit (voir la Préface de Bérardier de Bataut).

On peut distinguer deux grandes parties du texte : les cinq premiers entretiens portent avant tout sur la place et la fonction des « circonstances » ou « ornements » du récit de manière générale ; dans la seconde partie, six entretiens s’interrogent sur les « qualités » et les « ornements » dans différents genres d’écrits, comme la narration historique, oratoire, poétique, badine, ainsi que dans la fable ou l’apologue. Le dernier entretien est une discussion de l’histoire et des mérites du roman, les deux amis n’étant point d’accord sur le statut qu’il convient de conférer à ce genre d’écrits.

Au centre du débat, occupant la plus grande partie des quatre premiers entretiens, se trouve la question du statut des « circonstances » des faits racontés : la catégorie des circonstances recouvre le plus souvent, mais non exclusivement ou nécessairement, des brèves notations descriptives, des séquences descriptives plus étendues ou des narrations détaillées. Le texte constitue une défense raisonnée, différenciée de la description ou des circonstances d’une action dans un récit et en constitue une promotion modérée dans la mesure où il insiste aussi bien sur ce qui en justifie l’apparition que sur ce qui en limite la présence.


3. Accueil critique à la parution

Dans quelle mesure l’ouvrage était-il connu et apprécié des romanciers de l’époque ? Il est difficile d’en juger : cependant, l’année même de la parution du livre, deux comptes rendus (anonymes) on paru dans des journaux importants et l’ouvrage y est beaucoup loué. Le premier, paru dans L’Année littéraire dégage les idées principales de l’Essai en cite plusieurs passages et loue l’auteur pour avoir « du goût, de la raison, un jugement sain, & des principes épurés ». L’objet de l’ouvrage est classé dans le domaine de la rhétorique : « Cet essai sur le récit doit être regardé comme un traité complet de cette partie importante de la Rhétorique, qui a pour objet la narration. L’auteur en développe les principes avec justesse & avec méthode, & il embrasse les différens genres de littérature qui sont de son ressort, ou plutôt il les embrasse tous, car il n’en est aucun où la narration ne soit nécessaire ».1

Le compte rendu paru dans le Journal encyclopédique dirigé par Castilhon commence par insister davantage sur l’utilité pratique de l’ouvrage : « Il importe donc même aux lecteurs de connoître les principes & les regles qui concourent à former un bon récit, soit pour éviter de pareils écueils, lorsqu’ils sont obligés de raconter, soit pour ne pas donner dans les pieges où peut conduire la lecture ».2 Il expose ensuite de manière détaillée et systématique les idées principales de Bérardier de Bataut. Les auteurs des deux comptes rendus ne sont pas d’accord sur la fonction que Bérardier de Bataut accorde au roman : le premier rapporte qu’il propose le roman anglais comme modèle pour « donner à ce genre de littérature un but plus noble, plus solide & plus moral », tandis que le second critique l’auteur pour ne pas avoir reconnu « le but vraiment moral & philosophique de plusieurs romans, tels que Pamela, Clarisse, Grandisson &c. » avant de citer Diderot, qu’il appelle l’« éloquent panégyriste » de Richardson, pour prouver le bienfondé de son affirmation.


4. Note sur la réception critique

Pendant de longues années, l'ouvrage de Bérardier a seulement été cité de temps en temps, le plus souvent dans des travaux critiques consacrés à la poétique des genres narratifs au XVIIIe siècle. Ewlyn F. Sterling renvoie à un passage de l'Essai sur le récit dans un article sur le vraisemblable avant 1830.3 Marian Hobson cite, quoique de manière problématique, un passage de l'Essai sur le récit dans son ouvrage sur la théorie de l'illusion au dix-huitième siècle.4 Henri Lafon en donne une citation,5 de même Jean-Michel Adam,6 dans le contexte de la poétique descriptive. Randa Sabry dans son livre sur la digression comme stratégie discursive7 et Emmanuelle Sempère dans son ouvrage récent sur le fantastique8 citent à plusieurs reprises l'Essai sur le récit. Françoise Gevrey dans le contexte d'une poétique du roman,9 Anne Jaubert10 ou encore Nicole Guenier dans le contexte d'une histoire du conte au XVIIIe siècle, citent également l'Essai.11 D'autres auteurs citent très rapidement l'ouvrage dans le contexte d'une histoire de la théorie de la narration, comme Marlene da Rocha Tunes,12 Daniel S. Larangé13 ou, récemment, Philippe Sohet.14

L'unique analyse de l' Essai sur le récit est constituée par les remarques que Jean Sgard y consacre dans un article paru en 2008.15 La partie intitulée 'Poétique du récit' est consacrée presque exclusivement à l' Essai sur le récit. L'auteur note qu'il s'agit vraisemblablement de la réflexion la plus soutenue, au XVIIIe siècle, sur la nature du récit. Il juge que Bérardier « ne se pique pas d'originalité, il reprend la doctrine traditionnelle » (p. 37). Il note également quel rôle important les « ressorts étrangers », les descriptions, portraits, réflexions, anecdotes etc., jouent dans le récit. Enfin, il souligne qu'il ne s'agit pas d'une rhétorique, mais bien d'une poétique du récit (p. 38).

Daniel S. Larangé, quant à lui, suggère que l'Essai sur le récit « est considér[é] aujourd'hui comme la source historique de la narratologie et de la sémiotique narrative modernes ».16 En tout cas, comme le lien entre réflexion sur les signes au XVIIIe siècle et sémiotique moderne, mis au jour entre autres par Tzvetan Todorov,17 on peut tout de même affirmer l'existence de liens entre la réflexion sur la narration du XVIIIe siècle et la narratologie moderne. Cette perspective donne un nouvel éclairage, par exemple, à la distinction entre « faits » et « circonstances » que Bérardier introduit dans sa définition du récit : le parallèle est tentant entre cette distinction et la conception du récit que Roland Barthes propose dans son célèbre article sur « L’Analyse structurale du récit ».18 Barthes y distingue notamment, parmi les unités composant le texte narratif, les « fonctions » – qui sont distributives, relèvent d’une « fonctionnalité du faire » et correspondent aux « faits » de Bataut – et les « indices » – qui sont intégratifs, relèvent d’une « fonctionnalité de l’être » et correspondent aux « circonstances » de Bataut.

  1. . a. b.
  2. . a. b.
  3. . a. b.
  4. . a. b.
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  7. . a. b.
  8. 8. Emmanuelle Sempère, De la merveille à l'inquiétude : le registre du fantastique dans la fiction narrative au XVIIIe siècle. Bordeaux : Presses Univ. de Bordeaux, 2009, p. 156, 472.
  9. 9. Françoise Gevrey. « Y a-t-il une poétique du roman politique entre La Princesse de Clèves et La Nouvelle Héloïse ? », in : Fictions classiques, dossier fabula.org, URL : http://www.fabula.org/colloques/document142.php, 2006.
  10. 10. Anne Jaubert, « Au plaisir du conte, la quête du sens selon Voltaire », dans : Philosophie des Lumières et valeurs chrétiennes, Hommage à Marie-Hélène Cotoni, dir. Christian Mervaud & Jean-Marie Seillan, Paris : L'Harmattan, 2008, p. 229-238, p. 229.
  11. 11. Nicole Guenier, « Pour une définition du conte », dans : Roman et Lumières au XVIIIe siècle, sous la dir. de Werner Krauss, René Pomeau, Roger Garaudy et Jean Fabre, Paris : Éditions sociales, 1970, p.422-436. Bérardie de Pataut [sic] est cité à plusieurs reprises, p. 425, 426, 431, 433.
  12. 12. Marlene da Rocha Tunes, A referenciaçao anafórica na produçao de narratives infantis, thèse de doctorat, Salvador, 2005, p. 18.
  13. 13. Daniel S. Larangé, Récit et foi chez Fédor M. Dostoïevski : contribution narratologique et théologique aux « Notes d'un souterrain » (1864), Paris : Harmattan, 2002, p. 34.
  14. 14. Philippe Sohet, Images du récit, Presses de l'Université de Québec, 2007, p. 20n.
  15. 15. Jean Sgard, « Poétique des vies particulières », dans : Les Vies de Voltaire : discours et représentations biographiques, XVIIIe-XXIe siècles, Oxford : Voltaire Foundation, SVEC 2008:4, 2008, p. 29-41.
  16. 16. Voir Daniel S. Larangé, Récit et foi chez Fédor M. Dostoïevski : contribution narratologique et théologique aux 'Notes d'un souterrain' (1864) Paris : Harmattan, 2002, p. 34.
  17. 17. Tzvetan Todorov, « Esthétique et sémiotique au XVIIIe siècle », dans : Critique 308, 1973, p. 26-39.
  18. 18. Roland Barthes, « Introduction à l'analyse structurale des récits », dans : Communications 8, 1966, p. 1-27.